Le cinquième plan de La Jetée

Article écrit par

Grâce à son cousin, Dominique Cabrera revient sur un film du patrimoine pour l’éclairer et le sublimer.

Une belle carrière

On ne présente plus le travail de Dominique Cabrera qui est née en Algérie et qui, après des études de Lettres et de cinéma à l’IDHEC, est retournée à Alger pour y réaliser son premier documentaire sur des pieds-noirs devenus citoyens algériens, Rester là-bas (1991). Puis ce sera Chronique d’une banlieue ordinaire (1993), portrait des habitants d’une tour du Val Fourré avant sa démolition, Le lait de la tendresse humaine, film choral qui la fera connaître du grand public en 2002, Folle embellie en 2004 avec Miou-Miou et Jean-Pierre Léaud, odyssée d’un groupe de patients échappés d’un hôpital psychiatrique en 1940, Quand la ville mord (2011), Corniche Kennedy en 2017, Un Mensch et, en 2024, Retour à Rivesaltes.

Montage, mon beau souci

Son dernier film est entièrement tourné dans une salle de montage :  une enquête documentaire et familiale menée avec Edmée Doroszlaï autour du film iconique de Chris Marker, La Jetée, où son cousin s’est reconnu avec ses parents dans le cinquième plan du film, photographié par Chris sur la terrasse d’Orly en 1962. Une plongée sous forme d’enquête dans la mémoire familiale et l’Histoire, des souvenirs enfouis révélés par l’image. Sélectionné à DOK Leipzif, il y obtient le Golden Dove. Est-il nécessaire de rappeler que la réalisatrice a enseigné à Harvard (cinéaste invitée à VES), à la Fémis et à la Sorbonne et joué au cinéma pour Marie-Claude Treilhou, Antony Cordier et Élise Girard?

Les oreilles décollées sur la terrasse d’Orly

Jean-Henri, donc, le cousin de Dominique Cabrera, se reconnaît dans La Jetée de Chris Marker. Il est là de dos, avec ses parents sur la terrasse d’Orly dans le cinquième plan du film. Aucun doute, il reconnaît ses oreilles décollées. Et si c’est lui, il est le héros du film, enfant… Dominique Cabrera est immédiatement happée par cette enquête intime et historique. Quelle était la probabilité pour que Marker et les Cabrera choisissent le même dimanche de 1962 pour se rendre sur la jetée d’Orly ? Cette révélation va lui permettre d’entrer dans son histoire familiale en invitant dans la salle de montage la plupart des membres de la famille encore en vie. Mais surtout, pendant la première heure de ce beau documentaire, elle va surtout entraîner ses spectateurs dans une savante et sympathique leçon de cinéma, en entrant dans les arcanes, l’histoire et la trame artistique de ce film que d’aucuns considèrent comme l’un des plus beaux du cinéma mondial.

Revoir un film culte

Même si vous l’avez vu et revu, car il s’agit d’un vrai film phare, vous le retrouverez analysé, trituré, découpé et présenté dans ses arcanes par une Dominique Cabrera en pleine forme, même si la dernière demi-heure, peut-être plus familiale, laisse un peu sur sa faim car le spectateur aura un peu de mal à suivre la saga familiale. Mais ne boudons pas notre bonheur, Le cinquième plan de La Jetée, est un très beau film, attachant et tendre, qui joue aussi sur la synchronicité entre les œuvres et nos pauvres vies qui, parfois, sont entraînées dans de folles aventures, à la manière de Jean-Henri devenu, le temps d’un documentaire, un véritable héros malgré lui. Elle le constate elle-même entre deux étonnements et plusieurs ébahissements : « Mon cousin croit se reconnaître et reconnaître ses parents dans le cinquième plan de La Jetée. C’est typiquement une projection. Il projette et toute notre famille projette, que ce sont bien Angèle, Julien et Jean-Henri qui sont là, de dos, sur la photo. » La magie du cinéma démultipliée…

Réalisateur :

Année :

Genre :

Pays :

Durée : 104 mn


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

Dans l’arrière-pays toscan à peine libéré du joug fasciste, un lien indéfectible se noue entre le jeune partisan Arturo dit  » Bube » , le vengeur, et Mara, jeune sauvageonne en mal d’amour. Dans les convulsions et les remous politiques de l’ immédiat après-guerre, Luigi Comencini filme le passage à l’âge adulte de la jeune paysanne immature. Ballotée par des événements qui la dépassent, elle prend brusquement conscience de sa nature profonde. C’est aux côtés du maquisard qu’elle va forger une expérience désabusée de la vie. Relecture actualisée..

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

A revoir « Nuit et brouillard », le documentaire d’Alain Resnais nous plonge dans une sidération honteuse. Les images de déshumanisation génocidaire hantent sans répit notre mémoire et convoquent notre mauvaise conscience collective. Elles sont le contrepoint du plaidoyer élégiaque en faveur d’une paix universelle que sous-tend la sublime prose littéraire de Jean Cayrol, écrivain-poète et résistant déporté à Mauthausen en 1942. Le présent des ruines et de désolation est le pendant d’un passé tragique qu’il s’agit de raviver douloureusement pour le tirer de l’oubli terminal. Dix ans après la découverte de l’ampleur victimaire de la « solution finale » sciemment élaborée par les dignitaires nazis, la mobilité contemplative des travellings parcourant les vestiges de la machine concentrationnaire vient contrebalancer la stase des charniers de cadavres amoncelés ad nauseam et déblayés par les bulldozers dans un précipité hallucinant. Relecture de ce documentaire fondateur à l’aune de notre regard rétrospectif contemporain..