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L’Apollonide – Souvenirs de la maison close

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Petite déception, que ce film un peu trop « cadré », signé néanmoins par un des vrais talents du cinéma français d’aujourd’hui.

En une poignée de films (quatre longs métrages avant celui-ci ; cinq courts, dont le fameux Cindy, the Doll is mine en 2005), Bertrand Bonello a su installer, presque l’air de rien, un monde bien à lui. Peu de jeunes cinéastes français ont semblé ces dernières années aussi exigeants non seulement quant à la forme propre de chaque film, mais surtout quant à la parfaite adéquation de cette forme aux fictions souvent très diffuses que dessine le film. Ainsi Le Pornographe (2001), bien que présentant à l’image les quelques scènes de sexe attendues, n’hésitait-il pas à aller voir ailleurs si sa vraie fiction y était, le personnage titre, génialement incarné par Jean-Pierre Léaud, n’existant pas plus par son aptitude à reprendre « pour vivre » un emploi lui ayant coûté sa famille que par sa distance quant à sa fonction. Il y a trois ans, l’alter ego du cinéaste, tout aussi grandement joué par Mathieu Amalric, décidait à son tour de mettre entre parenthèses son projet de film, privilégiant l’immersion dans une secte lui promettant de devenir enfin le « lieutenant » de sa vie.

Le charme de ce cinéma reposait jusqu’ici sur la manière dont Bonello privilégiait à la ligne claire du récit ou l’identification immédiate d’un drame la contiguïté de toutes les couches d’un infra-récit. Rien ne semble jamais s’être enclenché après une heure, mais persiste, au fil de la succession des plans et des scènes, la conscience que malgré tout, quelque chose s’est déplacé, que le surplace est un trompe-l’œil. Étrangeté sans grande inquiétude (si ce n’est dans la première heure hypnotique et inconfortable de Tiresia – 2003 son film le plus fort), aventures intérieures où l’entièreté de la fiction reposerait sur les passages récurrents d’un personnage de la fougue au recueillement. Peu de films d’ici ont semblé autant mus par un tel partage de contrôle et de lâcher prise, de fermeté et d’anarchie. De cette aptitude à faire d’un long métrage avant tout une affaire de voisinage des états, de coexistence des ambivalences, se dessina une œuvre dont les pères les plus évidents seraient David Cronenberg et Luis Bunuel, soit des cinéastes pour qui rien n’est autant porteur de fiction que la représentation frontale du paradoxe.

 

Venus in furs ?

 

Qu’est-ce qui rend alors cet Apollonide – film pourtant presque « parfait » – aussi déceptif ? Pourquoi est-il plus difficile cette fois de se laisser transporter par la fable d’une maison close parisienne du début du XXe siècle ? C’est l’une des questions que peut se poser même le plus fidèle partisan du cinéma de Bonello, à la découverte de ce cinquième long métrage. A laquelle une première réponse pourrait être que L’Apollonide est le film le plus lisible de Bonello, celui en tout cas dont les effets de mise en scène, d’écriture, de composition des plans et séquences sont les plus transparents. Peut-être trop virtuose, trop cadré, le film éblouit au niveau plastique là où, trop vite, il indifférerait presque au niveau du récit. De cette histoire d’une tenancière de bordel faisant face à des difficultés financières annonçant la fermeture prochaine de l’établissement, du quotidien de jeunes filles pour qui la pratique de la prostitution équivaut aussi bien au commerce de leur corps qu’à un jeu de rôle, découlent peu d’autres pistes de lecture que celle de la simple relève d’un état de fait.

Là où les précédents films brillaient par l’impressionnante tenue d’un même tempo face à l’alternance des tonalités, ce dernier opus ne semble habité par aucune réelle palpitation. Les plans se succèdent ainsi dans leur pleine beauté picturale, les actrices (irréprochables), s’offrent tout entières à leurs personnages, mais, lorsque sonne la deuxième heure du film, soit celle de sa conclusion, manque ce qui jusqu’ici n’avait jamais fait défaut à un film de Bonello : la conviction, à défaut d’être certain d’avoir saisi tous les enjeux de l’histoire, d’avoir au moins partagé une aventure, avec un cinéaste, des acteurs, un ou des personnages. Il y a ainsi un monde entre le Mathieu Amalric assis sur un banc public, apparemment apaisé, des dernières secondes de De la guerre (2008) et la prostituée « contemporaine » incarnée par Céline Sallette de celles de L’Apollonide. Le premier, quel que fut le degré de fantaisie de sa traque du Colonel Kurtz, avait passé une étape. De retour parmi nous, son appartenance à ce monde-là, celui qu’il cherchait à fuir, ne semble plus l’angoisser. Il a – et le film avec lui – incontestablement franchi un cap. Qu’importe la suite, ce qui devait être montré et vu l’aura été.

 

Belles toutes nues

La seconde est quant à elle avant tout porteuse d’exemplarité. Le fait que la jeune prostituée de 1900 et celle de 2011 aient le même visage apparaît cette fois davantage comme un effet de signature, une simple démonstration arty que comme le produit d’un véritable cheminement. Avec L’Apollonide, le cinéma de Bonello semble avoir – au moins provisoirement – renoncé à l’intériorité, l’instabilité des parcours individuels au profit d’un étonnant didactisme, un goût pour l’effet d’art délesté de toute ambivalence. Et ce n’est, pour prendre un exemple plus notable encore, certainement pas des effets d’anachronisme tels que le choix d’illustrer un passage difficile de la vie de la maison close par du blues sixties qui aidera à penser le contraire. Comme si ce cinéaste, pour qui la dissonance devait avant tout se deviner, demeurer incertaine pour mieux laisser entendre la petite musique de ses micro-fictions, ne voulait cette fois regarder – et surtout donner à regarder – que dans un seul sens, une unique direction.

Ces réserves ne peuvent néanmoins être suffisantes pour déconseiller le film, Bertrand Bonello restant l’un des metteurs en scène les plus audacieux du cinéma français, chaque cadrage, mouvement de caméra ou travail sur le hors-champ faisant ici pas moins qu’ailleurs son effet. Surtout, à l’instar de tous les précédents films de Bonello, persiste à la vision de L’Apollonide la conviction qu’importe moins pour lui de rallier le plus grand nombre à sa cause, s’assurer de ne pas être trop solitaire dans la concrétisation de ses visions (à ce titre, De la guerre reste son œuvre la plus têtue, celle où très clairement se faisait jour l’envie de s’émanciper de toute potentialité de consensus) que de filmer ce qu’il veut, faire le film le plus conforme à son désir du moment. Pour ou contre L’Apollonide, qu’importe au fond : le film est fait et s’affirme implicitement comme l’annonce du prochain… que nous attendons donc de pied ferme.

Titre original : L'Apollonide - souvenirs de la maison close

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Durée : 122 mn


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