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L’Adieu aux armes (A Farewell to Arms – Frank Borzage, 1932)

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Parachutés dans l’Italie en guerre de Frank Borzage, Helen Hayes et Gary Cooper survivent pour s’aimer, s’aiment pour survivre.

En Italie, durant la première guerre mondiale, l’infirmière Catherine (Helen Hayes) et le lieutenant Frederick Henry (Gary Cooper), engagé auprès de l’armée italienne contre l’Autriche, tombent amoureux. La guerre fait rage et tout s’écroule autour d’eux. Pourtant rien ne semble compter dans cette fureur si ce n’est leur amour en train de naître. S’aimer pour se protéger, pour se rattacher à quelque chose ; s’aimer pour reconstruire. La guerre est bien là, tout devrait s’accélerer mais le temps semble vouloir s’arrêter un instant.

Frank Borzage adapte pour la première fois en 1932 le roman éponyme d’Ernest Hemingway. D’autres suivront, jusqu’au raté Un temps pour l’amour de Richard Attenborough (1996), mais le film du réalisateur de Lucky Star (1929) et The Mortal Storm (1940), malgré son rejet en bloc par l’écrivain, reste bien la meilleure adaptation. Trop éloigné de l’œuvre originale pour qu’Hemingway puisse l’accepter, L’adieu aux armes offre une vision mélodramatique de la guerre et, par son thème (l’amour plus fort que tout), s’inscrit parfaitement dans la filmographie de Borzage. Dans Lucky Star, il filmait déjà un couple qui, du malheur et de la misère, trouvait un amour qu’il pensait à jamais perdu ; Angela, dans L’ange de la rue (1928), survivait à la prostitution et à la prison pour être sauvée par l’amour de Gino ; Trois Camarades (1938) confrontera lui plus tard trois hommes amoureux de la même femme dans le Berlin de la montée du nazisme… « Nous sommes destinés à nous rencontrer dans le noir », dit en souriant Catherine à Frederick lors de leur première nuit ensemble. C’est le poids des personnages de Borzage qui, parachutés dans l’Histoire, doivent sans cesse lutter pour s’y faire une place ; se battre pour fuir le noir qui les entoure, et trouver la paix. « Nous sommes destinés… ». Catherine et Frederick la trouveront, mais à quel prix ?

 

Se créer un monde

L’Italie de L’adieu aux armes n’existe pas. Jamais vraiment identifiable si ce n’est par l’accent de l’ami de Frederick, le major Rinaldi (Adolphe Menjou), elle flotte autour des personnages et n’est qu’une toile de fond du drame filmé par Borzage. Le monde qui vit autour d’eux n’a en effet aucune attache avec le réel et leur première rencontre joue de ce caractère illusoire. Le soleil est couché et les bombes tombent sur la ville. Catherine court se réfugier dans une cave et trébuche sur Frederick déjà caché ici. Le lieutenant est ivre et ne semble pas avoir conscience de ce qui se passe à l’extérieur. Les cris, les morts civils qui se multiplient. Effrayée, elle ne le quitte pas des yeux mais est surtout troublée par cette rencontre. Elle oublie les ombres qui couraient et hurlaient dehors autour d’elle et reste là sans rien dire. Quand le raid aérien se termine, elle le quitte, le traitant de fou. L’homme la laisse partir et semble dessaouler en regardant la silhouette de la jeune femme s’en aller. Lui, l’étranger perdu dans un monde flottant où il semble perdre pied, a pris en pleine figure une réalité qui lui avait jusque-là échappé. Catherine est beaucoup plus réelle que la guerre à laquelle il participe sans la comprendre ; plus réelle que ce pays, que cette ville qu’il n’arrive pas à voir. La rencontre entre Catherine et Frederick n’est pas filmée comme un coup de foudre mais comme un choc, une prise de conscience des personnages. Le monde où ils vivent n’existe pas. C’est à eux de créer le leur.

Borzage décale le réel et très tôt laisse derrière ses personnages l’Italie quasiment surréaliste qu’il a filmée, mais également la guerre qui y gronde. Il ne s’agit pas d’un déni du cinéaste – son œuvre entière est hantée par les deux conflits mondiaux –, mais plutôt d’un besoin naturel des personnages. Bon soldat durant les premiers instants du film, Frederick obéit, accepte sans réflechir ce qui lui arrive. Mais une fois Catherine rencontrée, plus rien ne semble avoir d’importance à ses yeux si ce n’est elle. En filmant plusieurs scènes de combat, dont une de cinq minutes où le lieutenant franchira rivières et champs de bataille pour rejoindre la jeune femme, Borzage nous montre la guerre comme son personnage la voit. Sa grande expérience du muet aidant, la guerre hurle et saigne et l’expressivité de ces cinq minutes est telle qu’on se trouve surpris après cela de réentendre la voix de Frederick. La guerre n’a plus d’existence pour lui mais elle est bien là : sans visage et sans nom, comme le montrent les plans d’un cimetière où chaque croix pourrait remplacer une autre. Il rejoindra Catherine. Pour lui comme pour elle, plus rien n’existe autour d’eux. Catherine et Frederick construisent leur monde.
 

 

Savoir dire adieu

Même si Catherine et Frederick tentent de détruire les ponts les reliant au monde qui les entourent, ce dernier a toujours une incidence sur eux. C’est le propre des mélodrames que de ne laisser que peu de chance aux personnages de vivre leur vie, de s’en sortir. La destinée qui les a vus se rencontrer, comme en plaisantait Catherine lors de leur première nuit ensemble, va également s’amuser à les ramener dans cette Italie en guerre qu’ils essayent d’oublier. C’est ainsi que le major Rinaldi, pensant à une amourette, va chercher innocemment à mettre fin à leur amour. En interceptant les lettres que les deux amants loin l’un de l’autre s’envoient, il pense faire le bien et n’a aucune idée de l’incidence funeste qu’aura son action. Toujours seuls, Catherine et Frederick devront lutter. Lutter contre ceux qui leur veulent du mal mais également contre ce destin qui pousse les gens de bonne volonté à œuvrer contre leur amour. Ainsi, dès l’instant où ils ne se trouvent pas dans le même plan, on s’inquiète pour eux. Leur angoisse est la notre et Borzage joue de cette identification. Quand, à la moitié du film, Frederick se trouve blessé sur le champ de bataille, il est envoyé dans l’hôpital de Catherine. De son brancard à son lit d’hôpital, la scène est filmée en vue subjective. Les visages défilent devant les yeux du soldat et devant les nôtres et aucun ne ressemble à celui de la jeune femme. Quand elle arrive dans le cadre pour venir nous embrasser, notre soulagement se confond avec celui de Frederick. Ensemble, ils ne risquent rien.

Quand Borzage les fait se retrouver lors de la scène finale, Catherine est mourante et implore Frederick : « Ne me laisse pas partir. Là-bas, tout est sombre et vide ». Les yeux du jeune homme sont pleins de terreur. L’un sans l’autre, le monde qu’ils ont créé ne peut que s’écrouler. Les souvenirs de leur première nuit d’amour reviennent alors comme un présage funeste. « Nous sommes destinés à nous rencontrer dans le noir ». Le destin s’écroule sur eux de toute sa cruauté, de toute son ironie. Le monde les a rattrapés, alors que faire maintenant ? Frederick tente de la convaincre qu’elle ne mourra pas mais le ton est faux. Borzage éclaire alors le visage de Catherine d’une lumière de plus en plus forte et fait promettre au soldat son amour éternel. La scène devient bouleversante quand Frederick porte le corps inanimé de la jeune femme comme il porterait une jeune mariée et s’approche de la fenêtre de la chambre d’hôpital. Les cloches de l’armistice sonnent et leur amour semble avoir transcendé tout ce qui les entourent, l’humanité entière. Ce qu’ils ont créé est mort mais a donné naissance à quelque chose de plus beau, de plus courageux encore. A la fin des Dames du Bois de Boulogne de Robert Bresson (1945), Agnès (Elina Labourdette), sur le point de mourir sur ce qui est devenu son lit de mort, se relève dans un ultime sursaut et renaît de l’amour de Jean (Paul Bernard). Jean-Luc Godard, dans ses Histoire(s) du cinéma (1988-1998), voit en ce sursaut celui d’une France d’après guerre qui se devait de réagir ou bien de mourir. Les scènes sont voisines mais si Catherine ne se relève pas dans le film de Borzage, sa mort résonne tout autant. Malgré l’espoir qui submerge cette scène et se mèle aux larmes, discrètement, le cinéaste semble nous implorer. L’Italie sans vie, les bombes qui tombent et les champs de bataille nous reviennent : pleurez pour Catherine et Frederick, mais pleurez aussi pour les autres.

Titre original : A Farewell to Arms

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Durée : 80 mn


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