Les éditions Gremese
On ne présente plus bien sûr les deux collections de livres de cinéma, Les meilleurs films de notre vie dirigée par Enrico Giacovelli, et sa jumelle, plus récente, Les films sélectionnés dirigée par Carole Aurouet dans la maison d’édition franco-italienne Gremese qui fait beaucoup pour le cinéma, doit-on préciser. À ce jour, les deux collections comptent une cinquantaine d’ouvrages qui ont pour but, sous une forme attrayante et richement illustrée de photogrammes des films, d’analyser en profondeur l’un des nombreux films du patrimoine, à l’usage des lycéens et des étudiants en cinéma, mais aussi des cinéphiles de tous bords car l’un des aspects du cahier des charges des deux collections est d’être accessibles à tous, tout en demeurant d’un haut niveau d’analyse.

Après avoir rédigé en 2023 le volume sur La Montagne sacrée d’Alejandro Jodorowsky, Patrice Lajus nous livre ces jours-ci une analyse approfondie de La Rose pourpre du Caire de Woody Allen, l’un des plus beaux films du monde sur la magie du cinéma. En effet, même si pour la critique le mot magie est souvent galvaudé, ici il prend tout son sens car, à travers le personnage un peu naïf de Cecilia (Mia Farrow, la fille de la Jane des Tarzan), Woody Allen s’amuse sérieusement à imaginer ce qu’il se passerait s’il prenait envie à l’un des personnages à sortir du film et à s’incarner, puis à y retourner en entraînant avec lui une femme réelle. En frôlant par-là la thématique platonicienne des ombres de la caverne, et en méditant sérieusement mais surtout poétiquement sur la puissance de cette moderne lanterne magique, le réalisateur new-yorkais nous a livré un opus qui ne cesse de marquer les esprits et de faire parler du cinéma au moyen de diverses approches. Ce qui aurait pu passer au moment de sa sortie en 1995 pour une fantaisie voire une bluette, est devenu au fil du temps un support de réflexion qui a inspiré de nombreux chercheurs et penseurs ainsi qu’on peut les découvrir à la fin du livre de Patrice Lajus avec des citations de personnes aussi sérieuses et célèbres que Daniel Bougnoux, J. M. G. Le Clézio, Robert Benayoun ou encore Tullio Kezich, le critique et biographe de Federico Fellini pour lequel Woody Allen n’a jamais caché une totale admiration. On pourrait d’ailleurs aller jusqu’à dire que cette Rose pourpre du Caire, encore plus que Radio Days ou Stardust Memories, est le film le plus fellinien du maître américain.

Utile aux ciné-clubs
Cette collection, si elle sert à donner la parole à des passionnés du cinéma et sur un film en particulier, a aussi pour finalité de pérenniser l’œuvre projetée sur le papier. Elle pourrait être par exemple le support parfait d’un intervenant de ciné-club et la possession du livre, guère plus cher qu’une place de cinéma dans certaines enseignes, apporte au film un plus qui dépasse les Q & A qui font suite aux projections en la circonstance. Dans ce cas, je recommande vivement ce livre, en particulier à tous les chercheurs, professeurs et étudiants qui veulent découvrir la signification profonde de ce film qui dépasse la fantaisie pour ouvrir les portes d’une sorte d’épiphanie de la narration avec ces personnages qui n’ont de cesse de passer de la réalité à la fiction sans que l’on sache finalement dans quelle situation ils peuvent vivre pour le mieux. En fait, la solution c’est peut-être de continuer à vivre dans l’entre-deux comme nombre de personnages des films de Woody Allen semblent le faire. Ainsi Cecilia qui, à la fin de La Rose pourpre du Caire, retrouve le calme et la sérénité devant un film avec Fred Astaire et Ginger Rogers, ou comme Mickey, interprété par Woody Allen lui-même, qui, dans Hannah et ses sœurs, trouve l’apaisement en regardant les Marx Brothers, et tant d’autres et pas seulement dans des films de Woody Allen.

Éphipanie de la magie
Par ces mots, au début de la quatre de couv’ de l’ouvrage, « La Rose pourpre du Caire pourrait être considéré comme l’art poétique de Woody Allen, l’exposé en action de sa vision du cinéma », Patrice Lajus reconnaît à la fois le grand talent narratif de Woody Allen, mais aussi et surtout sa force évocatrice et analytique puisqu’il réussit indubitablement à dépasser son maître Federico Fellini qui, avec Huit et demi, avait ouvert la voie au méta-film suivi de près par François Truffaut avec La nuit américaine. En effet, par sa poésie et sa thématique même qui travaillent le support film lui-même et sa matière chimique et organique, Woody Allen a réussi à donner vie à la théorie du film dans le film, nous offrant ainsi la possibilité d’entrer et de sortir de la pellicule comme par magie.






