La Dernière nuit de Lise Broholm

Article écrit par

Terreurs nocturnes

Campagne danoise, fin du XIXème siècle. Une jeune fille arpente un vaste champ de blé dont l’horizon découpe une portion d’infini semblable à la portée de ses rêves d’émancipation. Mais soudain le ciel s’assombrit, un nuage rougeâtre vient se former au-dessus de cet éden bientôt défiguré par ce qui s’apparente à un déluge de sang. Vision sublime d’une catastrophe à venir car dans cette petite communauté luthérienne, les songes s’affirment comme les véritables médiateurs du grand dessein de Dieu. Ainsi se cristallise un sentiment d’effroi, les prémices d’une terreur spectaculaire dont on attendra patiemment la déflagration. Dès son réveil, Lise Broholm retrouve un quotidien prospère aux côtés de ses soeurs, malgré la sévérité paternelle et les responsabilités qui commencent à poindre au tournant de l’âge adulte. Rien ne semble pouvoir éroder son âme d’enfant et ses désirs d’indépendance au sein de ce paradis terrestre. C’est pourtant lorsque sa mère se retrouve sur le point d’accoucher que la vie de l’aînée de la famille s’apprête à basculer dans un enfer qui ne dit pas son nom.

Récompensé de la Coquille d’argent de la meilleure réalisation au festival de San Sebastian 2021, ce premier long métrage Tea Lindeburg, adapté du roman de Marie Bregendahl, A night of death (1912), déploie avec habileté un récit d’apprentissage sur le passage à l’âge adulte et la condition féminine dont la mise en scène procure une exaltante saveur horrifique. Car c’est bel et bien une nuit hantée que traverse la jeune Lise Broholm. Hantée par les fantômes de l’obscurantisme des temps jadis, tiraillés entre les avancées de la science et la dominance des croyances aveugles dont certaines résurgences contemporaines – la révocation du droit à l’avortement aux États-Unis – nous rappellent l’étonnante proximité. Très vite, le film bascule dans un régime de tension soutenu par les brèves visions qui assaillent notre héroïne, en ouvrant une brèche entre la concrétude du monde terrestre et son envers le plus terrifiant. Cette inquiétante étrangeté latente vient pénétrer le naturalisme ambiant jusqu’à déranger l’ordre rassurant des choses, de ce quotidien champêtre à première vue anodin et sans danger. En outre, le sentiment d’inconfort que suscite crescendo La Dernière nuit de Lise Broholm et l’ambiguïté qui pèse sur son dénouement infusent à travers ces petits détails qui préfigurent le drame à venir. À ces clameurs enfantines qui ébrèchent la sérénité du logis se substitue ce cri d’horreur qui vient perforer la substance de l’écran jusqu’à résonner dans un ailleurs plus profond. Ainsi se révèle toute l’étendue de l’enfer qui pèse désormais sur le destin de la jeune Lise, brusquement condamnée à assurer le rôle de mère et dont les espoirs de liberté se sont définitivement tus.

Titre original : Du som er i himlen

Réalisateur :

Acteurs : , ,

Année :

Genre :

Pays :

Durée : 86 mn


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

Dans l’arrière-pays toscan à peine libéré du joug fasciste, un lien indéfectible se noue entre le jeune partisan Arturo dit  » Bube » , le vengeur, et Mara, jeune sauvageonne en mal d’amour. Dans les convulsions et les remous politiques de l’ immédiat après-guerre, Luigi Comencini filme le passage à l’âge adulte de la jeune paysanne immature. Ballotée par des événements qui la dépassent, elle prend brusquement conscience de sa nature profonde. C’est aux côtés du maquisard qu’elle va forger une expérience désabusée de la vie. Relecture actualisée..

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

A revoir « Nuit et brouillard », le documentaire d’Alain Resnais nous plonge dans une sidération honteuse. Les images de déshumanisation génocidaire hantent sans répit notre mémoire et convoquent notre mauvaise conscience collective. Elles sont le contrepoint du plaidoyer élégiaque en faveur d’une paix universelle que sous-tend la sublime prose littéraire de Jean Cayrol, écrivain-poète et résistant déporté à Mauthausen en 1942. Le présent des ruines et de désolation est le pendant d’un passé tragique qu’il s’agit de raviver douloureusement pour le tirer de l’oubli terminal. Dix ans après la découverte de l’ampleur victimaire de la « solution finale » sciemment élaborée par les dignitaires nazis, la mobilité contemplative des travellings parcourant les vestiges de la machine concentrationnaire vient contrebalancer la stase des charniers de cadavres amoncelés ad nauseam et déblayés par les bulldozers dans un précipité hallucinant. Relecture de ce documentaire fondateur à l’aune de notre regard rétrospectif contemporain..