Mélancolie des années 1980
Moins empathique que Intouchables (2011) et moins poétique que Le Sens de la fête (2017), mais tellement plus déjanté, Juste une illusion, le dernier né du duo maintenant bien connu, Nakache et Toledano, est sans doute le plus mature, le plus mélancolique et pas seulement parce qu’il nous parle des folles années 1980 maintenant révolues à jamais, leur charme et leur liberté aussi. On ne s’en doutait pas alors et les deux réalisateurs nous les rappellent à notre bon souvenir.

Une famille pied-noir
Nous sommes en 1985 : Vincent, bientôt 13 ans, vit en banlieue parisienne dans une famille de la classe moyenne, entre un grand frère distant et des parents en conflit permanent. Alors qu’il n’est déjà plus un enfant et qu’il n’est pas encore un adulte nous allons partager ses questions et ses doutes sur l’identité, l’amitié, la famille, la religion, le désir et les premiers élans amoureux. « Une comédie sur cette période de l’enfance où l’espoir de changer le monde n’était pas Juste une illusion… », ainsi que le déclare le dossier de presse du film, avec en fond sonore, une des très belles chansons de Téléphone qui va, avec d’autres, servir d’écrin à ce très beau film, drôle à souhait et triste à la fois comme toute vie humaine qui chavire entre rêve, amour et malheurs.

La vie n’est pas un long fleuve tranquille
Certains grincheux pourraient s’exclamer que ce scénario a été souvent mis en scène et qu’ils ne trouvent aucune originalité en celui-ci et, bien évidemment, c’est faux puisque, pour la première fois peut-être, le duo « comique » évoque sans complexe et sans aucun sous-entendu leur enfance et leurs origines. En effet, la famille vedette du film, est mise en parallèle avec l’autre famille traditionnelle bien française, à la manière du premier film d’Etienne Chatilliez, La vie est un long fleuve tranquille (1988). Ici, foin des Groseille et des Le Quesnoy, mais une famille de quatre personnes, juifs séfarades venus, pour la mère, d’Algérie, et pour le père de Tunisie, les Dayan avec leurs deux garçons, Vincent et Arnaud, qui se chamaillent sans arrêt presque autant que leurs parents. Le petit Vincent, interprété par le charmant et talentueux Simon Boublil – fils de la directrice du théâtre de la Concorde Elsa Boublil et de l’acteur Philippe Torreton – pourrait bien plus tard avoir la même importance que Benoît Magimel découvert, enfant, dans La vie est un long fleuve tranquille.

Un magnifique casting
Car, en effet, en plus de sa verve comique digne des films de Gérard Oury et/ou avec Louis de Funès, Juste une illusion est aussi un film sur la condition sociale de ceux qu’on a appelés les pieds-noirs, mais bien sûr aussi sur ce qu’on ne considérait pas alors comme le « vivre-ensemble » mais qui avait pourtant beaucoup plus de sens et de puissance que de nos jours. Alors, à la manière du précédent modèle d’Etienne Chatilliez et pas seulement, Juste une illusion se décline aussi comme une jouissive galerie de portraits entre cette famille exubérante, leur pendant triste et formaliste, les Duchesnais (tiens ! tiens !) avec leur fille Anne-Karine (Jeanne Lamartine) de laquelle Vincent s’est amouraché. Le père et la mère Dayan sont interprétés par Louis Garrel et Camille Cottin, incroyables de naturel et de spontanéité dans ces rôles déjantés, preuve qu’ils ont été bien dirigés ; et la famille Duchesnais, avec la mère interprétée par Alice Jayle et le père non crédité. Le tout dans une cité de banlieue dont on admirera la reconstitution parfaite par Jean Rabasse, et avec d’autres personnages qui nous rappellent joyeusement les très riches heures du cinéma français des années 1950 et suivantes : le merveilleux Pierre Lottin incarnant un monsieur Berger, concierge et séducteur du 9-3 et l’excellent Rony Kramer dans le rôle de monsieur Abourmad, le rabbin.

Pourquoi cette illusion ?
Il ne vous reste plus maintenant qu’à voir ce film et à tenter de mieux comprendre pourquoi il s’appelle Juste une illusion. Sans doute en rapport avec le J’ai rêvé d’un autre monde de Téléphone qui n’aura jamais été aussi bien mis en lumière et apportera beaucoup de nostalgie à ceux qui avaient vingt ans ou plus dans ces belles et tristes années-là où le nouveau monde n’avait pas encore supplanté l’ancien… même si pourtant Jean-Louis Aubert en rêvait.






