Idrissa Ouedraogo

Article écrit par

Idrissa Ouedraogo, pour une Afrique loin des clichés.

Dans un grand nombre de pays africains, les obstacles pour faire du cinéma s’avèrent plus que nombreux : au manque de moyens criant s’ajoutent les manques corrélés de professionnalisation, de vraies salles de cinéma, de producteurs audacieux, de médiatisation, ainsi que le manque d’intérêt de cinéphiles même parmi les plus chevronnés, dans une addition d’absences qui commence à devenir vraiment dissuasive.
Certaines figures, cependant, ont démenti ce triste constat, en permettant un espoir si grisant ; Idrisssa Ouedraogo est de celles-là. Conscient de la gravité de ne pas ou presque pas avoir d’images d’Afrique réalisées par des Africains, le réalisateur burkinabé très regretté (1954-2018) en a semé des images, nombreuses, diverses et de qualité.
Via des longs métrages tournés en langue mooré dans des villages du Burkina, Ouedraogo a pourtant pu accéder à des festivals prestigieux en Europe – dont Cannes, Venise et Berlin -, ainsi qu’au Fespaco, le plus grand festival de cinéma en Afrique basé à Ouagadougou, où il a glané de nombreux prix. Yam Daabo (1986), Yaaba (1989), Tilaï (1990) ou Samba Traoré (1993) ont, entre autres, permis de faire rayonner son pays d’origine à l’échelle internationale, de lui donner aussi une ampleur et une dignité accrues, diamétralement opposées aux « images dures, cruelles et misérabilistes », présentés par les journaux télévisés occidentaux, qu’Ouedraogo abhorrait.
Sa recherche d’une vérité non fabriquée peut expliquer son attrait répété pour le documentaire, par le biais, notamment, de Poko (1981) ou d’Issa le Tisserand (1984). L’envie de parler au nom de toute l’Afrique se traduit, quant à elle, par des titres tels qu’Afrique, mon Afrique, Scénarios du Sahel, ou par le fait qu’il ait, en panafricaniste affirmé, tourné Kini and Adams (1997), au Zimbabwe et en anglais.
Si la tragédie teinte ces différents films, la vie continue, et un humour indéboulonnable ne se trouve jamais bien loin. Avec une souplesse remarquable, Idrissa Ouedraogo a pu s’adapter aux contraintes, et a jonglé, sans cesse entre les formats et les supports, la création d’images de l’Afrique différentes. Sa série Kadi jolie (2001), en 80 épisodes de 10 minutes chacun, enjouée et auréolée d’un grand succès au Burkina, en atteste bellement ; de même que ses films de sensibilisation – contre le sida, par exemple – et ses participations à des films collectifs, et autres courts-métrages comme La Mangue
Altruiste, il a aussi mis en place sa maison de production des Films de la Plaine pour produire ceux de ses collègues : Guimba, un tyran, une époque de Cheikh Oumar Sissoko (1995), ou Kounandi (2003) et Sous la clarté de la lune (2005) de sa consœur Apolline Traoré.

Il s’impose, aujourd’hui, de rendre hommage à cette oeuvre magistrale, puis, ensuite, loin de l’afro-pessimisme systématisé, pour la vitalité d’un cinéma africain en pleine santé, de continuer à creuser le beau sillon entamé par un Ouedraogo, à qui, comme au Burkina, on aimerait dire : « Merci Papa !« .


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

Dans l’arrière-pays toscan à peine libéré du joug fasciste, un lien indéfectible se noue entre le jeune partisan Arturo dit  » Bube » , le vengeur, et Mara, jeune sauvageonne en mal d’amour. Dans les convulsions et les remous politiques de l’ immédiat après-guerre, Luigi Comencini filme le passage à l’âge adulte de la jeune paysanne immature. Ballotée par des événements qui la dépassent, elle prend brusquement conscience de sa nature profonde. C’est aux côtés du maquisard qu’elle va forger une expérience désabusée de la vie. Relecture actualisée..

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

A revoir « Nuit et brouillard », le documentaire d’Alain Resnais nous plonge dans une sidération honteuse. Les images de déshumanisation génocidaire hantent sans répit notre mémoire et convoquent notre mauvaise conscience collective. Elles sont le contrepoint du plaidoyer élégiaque en faveur d’une paix universelle que sous-tend la sublime prose littéraire de Jean Cayrol, écrivain-poète et résistant déporté à Mauthausen en 1942. Le présent des ruines et de désolation est le pendant d’un passé tragique qu’il s’agit de raviver douloureusement pour le tirer de l’oubli terminal. Dix ans après la découverte de l’ampleur victimaire de la « solution finale » sciemment élaborée par les dignitaires nazis, la mobilité contemplative des travellings parcourant les vestiges de la machine concentrationnaire vient contrebalancer la stase des charniers de cadavres amoncelés ad nauseam et déblayés par les bulldozers dans un précipité hallucinant. Relecture de ce documentaire fondateur à l’aune de notre regard rétrospectif contemporain..