Ghosts

Article écrit par

« Güneşte yanmayan gölgenin kıymetini bilmez ». Qui n’a jamais été brûlé par le soleil ne connait pas la valeur de l’ombre.

Alors que les immeubles menacent de céder sous leur propre poids, le peuple turc erre dans la ville faute de mieux. Peu importe l’âge, ici la galère c’est partout, tout le temps et pour tout le monde. Il.elle.s ont beau faire de leur mieux, le maximum ne sera jamais suffisant pour contrer la misère. Pourtant, à la radio on peut entendre scander encore et encore la promesse d’une « Nouvelle Turquie » qui ferait table rase du passé, mettrait les guerres et tout ce qui n’est pas assez reluisant sous le tapis pour prétendre avoir changé. Pour promettre il y a du monde, pour agir il n’y a plus personne. Alors il faut se débattre, se démener et pour cette génération chaque jour devient un nouveau combat contre le monde.

Ghosts porte bien son nom, que ce soit Didma, Iffet, Ela ou Rasit : on les voit mais personne ne les regarde véritablement. Le peuple tient des airs de masse fantomatique. Toujours en groupe, toujours bruyants, mais restant désespérément invisibles aux yeux des puissants. De toute façon ici, tout finit étouffé dans un contrôle de police. Bien entendu chacun.e vit la situation à sa façon, et il est certain que Rasit en profitant des immigrés syriens et en jouant le jeu du gouvernement, s’offre un quotidien plus léger que celui d’Iffet, qui enchaîne travail et expédition auprès du voisinage pour aider son fils en prison. Pourtant, lorsque la caméra abandonne les personnages c’est pour montrer les mêmes bâtiments en ruine.

Azra Deniz Okyay propose au travers de ce premier long métrage de fiction un regard affranchi de toute emprise sur son pays. Plus encore, elle va chercher une forme visuelle proche des clips musicaux qu’elle a déjà réalisés et y incorpore un format vertical renvoyant aux téléphones portables qui sont au film comme à la réalité une véritable extension du bras. La différence c’est qu’ici : il devient aussi une arme. Les quatre destins qu’Okyay fait s’entrecroiser reflètent la génération actuelle. Une nation qui, certes, est emprisonnée par son gouvernement mais est tellement plus que ça encore. Fantômes oui, mais avec la fureur de vivre. Que ce soit Didma qui incarne cette jeunesse qui aspire à vivre sans s’excuser, jamais, cette jeunesse pour qui il ne peut y avoir de compromis. Ou Ela, féministe, qui au travers de son art plaide pour une société plus juste. Ghosts est un lieu de rencontre qui permet d’ouvrir une porte entre les adultes englués dans une vie qui leur a tout pris et ces jeunes prêts à dévorer le monde.

 

Article écrit dans le cadre du festival Premiers Plans.

Titre original : Hayaletler

Réalisateur :

Acteurs : , , ,

Année :

Genre :

Pays : , ,

Durée : 90 mn


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

Dans l’arrière-pays toscan à peine libéré du joug fasciste, un lien indéfectible se noue entre le jeune partisan Arturo dit  » Bube » , le vengeur, et Mara, jeune sauvageonne en mal d’amour. Dans les convulsions et les remous politiques de l’ immédiat après-guerre, Luigi Comencini filme le passage à l’âge adulte de la jeune paysanne immature. Ballotée par des événements qui la dépassent, elle prend brusquement conscience de sa nature profonde. C’est aux côtés du maquisard qu’elle va forger une expérience désabusée de la vie. Relecture actualisée..

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

A revoir « Nuit et brouillard », le documentaire d’Alain Resnais nous plonge dans une sidération honteuse. Les images de déshumanisation génocidaire hantent sans répit notre mémoire et convoquent notre mauvaise conscience collective. Elles sont le contrepoint du plaidoyer élégiaque en faveur d’une paix universelle que sous-tend la sublime prose littéraire de Jean Cayrol, écrivain-poète et résistant déporté à Mauthausen en 1942. Le présent des ruines et de désolation est le pendant d’un passé tragique qu’il s’agit de raviver douloureusement pour le tirer de l’oubli terminal. Dix ans après la découverte de l’ampleur victimaire de la « solution finale » sciemment élaborée par les dignitaires nazis, la mobilité contemplative des travellings parcourant les vestiges de la machine concentrationnaire vient contrebalancer la stase des charniers de cadavres amoncelés ad nauseam et déblayés par les bulldozers dans un précipité hallucinant. Relecture de ce documentaire fondateur à l’aune de notre regard rétrospectif contemporain..