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Film socialisme

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Aussi stimulant que déroutant, obscur que cristallin, le Godard nouveau est bien à la hauteur de son évènement… et tellement plus encore.

Flash-back. Nous évoquions lors de la sortie du dernier Rivette (36 vues du Pic St Loup) le caractère résolument « non-évènementiel » de son cinéma, là où des figures telles que feux Rohmer et Truffaut, mais plus encore les grands et parfois bons vivants Chabrol et Godard – dans des registres bien sûr très distincts, sinon diamétralement opposés – surent à l’inverse créer du mythe au delà de leurs seuls films, chacune de leur livraison s’accompagnant d’une attente, d’une effervescence cinéphile et médiatique peu commune. Aussi la déception fut de taille lorsque Thierry Frémaux officialisa en début de semaine la non-venue de JLG sur la Croisette, en raison de ce que le cinéaste qualifia non sans sarcasme de « problème de type grec ».

Assez de mythe, un film !

Peu aisé donc d’évoquer ce Film Socialisme sans interroger encore et toujours le mythe Godard, l’ambiguïté conjointement politique (certains passages de ce dernier film évoquant la création d’Hollywood par des Juifs ne manquent déjà pas de faire réagir…) et artistique (le système esthétique du maître est désormais largement identifiable par tous, experts comme profanes, adeptes comme allergiques, ce qui rend l’évaluation de chaque nouveau film à sa seule hauteur d’autant moins confortable) de l’homme JLG. Ce dernier participant par ailleurs – plus ou moins à dessein – à la perpétuation d’une fascination massive pour l’imprenable entité qu’il demeure, en même temps que d’une forme d’irritation face à ce qui pourrait n’être que condescendance, conviction que l’œuvre, de par son « exceptionnalité » même, l’épargnerait de toute exposition superflue.

 
 
 
Parlons un peu du film, justement. Film Socialisme… Peu de chances a priori de saisir toutes les intentions du maître en une seule vision, tant l’objet aspire comme d’ordinaire à l’entremêlement d’instantanés audio-visuels interdisant toute certitude quant à leur provenance ou destination. Pas moins que tout autre Godard récent, Film Socialisme fera du temps de la projection sa seule unité de mesure, l’Histoire, les affaires passées et présentes du monde le constituant d’autant plus que l’extériorité à cet art ne sera jamais de mise. Le cinéma de JLG reste en effet l’un des plus solitaires qui soient, en ce sens que c’est le travail d’un ermite, un homme n’acceptant le contemporain qu’à l’aune de la fabrication d’images, la captation ou la retranscription de signes du temps s’adressant à une audience elle-même incertaine. L’identification ne sera plus jamais le vecteur esthétique de ce cinéma-là, c’est une évidence, tant la grande affaire de l’auteur semble encore ne pas excéder le cadre de sa (ses) seule(s) vision(s). Ne pas voir en ce constat un reproche, bien au contraire : rien de plus stimulant que le défi de non pas « saisir », mais identifier la motivation, voire les obstinations d’un artiste bien conscient de la désormais peu contestable assimilation de son langage.

 

 

Film Socialisme ne surprend ainsi aucunement par la trajectoire qu’il adopte pour offrir à ses spectateurs une pensée du monde n’engageant en définitive que son signataire, mais happe dès la première image par une confiance et une conscience du trait, du geste spécifiques de ce dernier comme de tout son art. Plus d’une fois déroute l’impression de moins faire l’expérience d’un film (et Dieu sait pourtant qu’expérience serait le mot susceptible de qualifier le mieux la découverte d’un Godard, de ce Godard) que d’être immergé corps et bien dans le bain d’images dont on ignore si elles seraient le fruit d’une pensée ordonnée ou de nos seules hallucinations. Plus que nulle part ailleurs, il est surtout permis de se sentir souvent un peu « bête », au visionnage de Film Socialisme. Pas tellement au sens de « con », tout du moins pas prioritairement : bête au sens d’un total désarmement face à la littéralité, la clarté vertigineuse de tout motif. Les trois ou quatre animaux occupant plus d’une fois le premier plan (un lama, un âne, des chats…) sembleraient même porteurs d’une parole qui pourtant ne viendra pas, mais qu’importe. Les intertitres ponctuant le film de part en part, introduisant chacun de ses trois chapitres (actes, épisodes ?) tout en participant d’un permanent détournement des (du) sens sonnent alternativement comme sentences ou libérations, chants funèbres (« Hell as ») ou emportements anarchiques dignes des grandes années politiques (« Quand la loi n’est pas juste, la justice passe avant la loi »).

Une histoire immortelle

Par-dessus tout, Film Socialisme emporte le morceau par la belle humilité avec laquelle Godard introduit entre les parties respectivement intitulées « Des choses comme ça » et « Nos humanités » – faisant la part belle au virtuel, à la dématérialisation des foules dans le bain des divers régimes d’images (passage de la sur à la sous-exposition, de la haute à la basse définition, du numérique à l’analogique, de l’archive à la scène de fiction…), tout en laissant échapper moult références aux grands maux du XX ème siècle n’en finissant pas de hanter une Europe encore balbutiante –, un épisode plus ouvertement inspiré de la fiction godardienne type : « Quo Vadis ». Y sont introduits les quatre membres d’une famille française assez banale : Papa-Maman, fille aînée-fils cadet, maison et entreprise (station service) familiales, sur fond de potentiel mais obscur engagement en politique. L’irruption dans leur quotidien de deux journalistes (deux femmes, l’une occidentale, l’autre d’origine africaine, ce qui ici est tout sauf anecdotique) d’une chaîne malicieusement appelée « FR3 Regio » ouvrira alors le film à une demi-heure de flottement philosophique et burlesque ne laissant pas suspecter un éprouvant mais stupéfiant finale, forme de retour à un entremêlement fiévreux des images digne du grand œuvre que sont pour beaucoup les Histoire(s) du cinéma.
 
 

 
                              

Comme dit précédemment, Film Socialisme ne peut évidemment se satisfaire de la seule énumération de ses richesses, tant la pleine adhésion à ce qu’il propose ne peut se déparer entièrement de la conscience qu’il serait aussi tout autre chose, peut-être bien l’envers de ce que l’on voudrait y voir. Là où le quotidien critique pourrait sommairement se résumer à l’expression d’un enchantement ou une résistance, Film socialisme introduirait le possible d’une faiblesse, d’une impuissance : pareil film ne peut être défendu ou rejeté sans remise en question de son propre rapport non pas au cinéma, mais au seul geste de Godard. Le mythe de JLG dévore, qu’on le veuille ou non, que l’homme traîne ou non ses guêtres sur la Croisette. Tout réfractaire semble-t-il à la popularité, l’homme accorda à l’occasion de cette sortie un certain nombre d’interviews (pour Médiapart, Les Inrocks, Télérama…), où le consentement à évoquer son amitié avec Rohmer ou sa déchirure fraternelle avec Truffaut suite à l’évaluation sévère des films de ce dernier, l’engagement dans des retrouvailles avec Dany le Rouge, son complice de Vent d’Est, jouxtent l’énonciation d’une grande indifférence à l’élection d’Obama, ainsi que, moins consensuel encore, du scepticisme ayant succédé au « parcours » de la biographie qu’ Antoine de Baecque lui a récemment consacrée.

 
 
 

 

 

C’est à la lumière de ce permanent voisinage de consentement à répondre aux sollicitations (interviews, festivals…) et de refus de garantir sur le long terme la pérennité de son apprivoisement (nulle fille n’est aussi farouche que JLG) que se lit depuis longtemps maintenant toute proposition de Godard. « Eloge de l’amour », « Notre musique », « Film Socialisme ». Les titres de ses trois derniers opus sonnent comme les annonciations romantiques d’un souhait, d’une aspiration à l’union, sinon la fusion de tous par le biais d’au moins trois forces. Les plus essentielles. Les seules qui nous importent : l’Amour, l’Art, la Politique. Sachant que dans l’idéal, l’un serait le prolongement de l’autre, dans tous les cas trouverait en l’autre l’objet de sa motivation comme de son déploiement. Mais à ce lyrisme des intitulés (auquel « For Ever Mozart » ou « Nouvelle Vague » aspiraient également) s’associerait dans les films une mise en garde, parfois une résignation. « Hélas pour moi », dit-il aussi. « No comment », nous expose-t-il ici plein cadre, pour apporter conclusion à ce dernier film où le socialisme reste plus que jamais une vision ne pouvant se satisfaire de sa seule invocation. Il serait donc bienvenu, au sortir de Film Socialisme, de se promettre d’aller y jeter un nouvel oeil assez vite… ou plus tard, qu’importe. L’heure de la chaude actualité d’une sortie de film, de l’ « Evènement Godard » n’a pour fonction première que d’offrir aux adorateurs comme aux détracteurs (tout le monde en connait…) la chance d’une tentative de (re)positionnement provisoire, dont les réels effets ne manqueront pas d’être relevés au fil du temps particulier de l’édification de nos propres histoires de cinéma. Qu’à l’heure du bilan celles-ci s’avèrent rejoindre celles de JLG plutôt que de De Palma, de De Palma plutôt que de Judd Apattow… C’est bien sûr une autre histoire.

Titre original : Film Socialisme

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Durée : 102 mn


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