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Festival de Cannes 2022 – Jour 3

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Guerre, paix et Internet.

Capitaine Haddock

Hugo me dit que la billetterie de Cannes, c’est comme ParcourSup. Je veux bien le croire sauf que moi, je n’ai plus ma maman pour passer sa journée en espérant se connecter à ma place. Je suis comme le capitaine Haddock, je jure toute la journée : Mille millions de mille sabords ! Moule à gaufres ! Tonnerre de Brest ! Flibustiers ! Ectoplasme ! Hurluberlu ! Anacoluthe !, et j’en passe mais je ne dois pas être le seul, hélas. Dans trois jours, on sera peut-être au chômage technique. Du coup, Hugo reporte son compte-rendu sur Top Gun : Maverick de deux jours…

Marioupol, une ville martyre

Sinon ici, tout va bien. Le temps est magnifique, avec 26°, un beau soleil et une brise marine pas désagréable. Cela suit son cours cahin-caha. On tente aujourd’hui de se frayer un chemin parmi toutes les sélections. Et puis, on se prend un bon coup dans la gueule : les hasards de la programmation nous proposent de découvrir dans les Séances spéciales en fin de matinée Mariupolis 2 de Mantas Kvedaravicius. C’est un choc puisque ce film convoque la guerre dans un lieu qui – en l’occurrence Cannes et tout son tralala – ne l’attend pas du tout, ne s’y prépare même pas. Du coup, l’absurdité de cette guerre en Ukraine nous saute encore plus aux yeux. Le soleil en sortant de la salle est comme une agression qui fait ressortir encore plus la vive émotion provoquée par cette projection hors compétition. Mariupolis 2 est le dernier film du Lituanien Mantas Kvedaravicius tué dans un bombardement en Ukraine en tentant de quitter la ville martyre, Marioupol, assiégée par les Russes, où il tournait un documentaire sur la guerre. Après, on erre un peu comme des zombies, la vie soi-disant glamour devient lourde à porter. Comment un festivalier peut-il ingurgiter toutes ces émotions d’autant qu’ici il ne s’agit plus de fiction ! Il faudra bien une grande partie de l’après-midi pour tenter de se remettre.

Du côté d’Un certain regard, le film tunisien Harka revient dix ans après sur la révolution des jasmins qui a secoué les pays arabes et le Maghreb et dont le départ a été le suicide d’un petit vendeur des rues. Hélas, aujourd’hui rien n’a vraiment changé. Ali vend de l’essence de contrebande au marché noir. A la mort de son père, il doit s’occuper de ses deux soeurs et ils rencontrent tant de problèmes que la colère monte en lui. Ce n’est pas seulement un film de plus sur la Tunisie, sur la révolte et sur le silence des gouvernants. On vous laisse méditer ce qu’en dit le réalisateur dans le dossier de presse du film : « Harka a deux significations en Tunisien. La première est “brûler”. La deuxième désigne – en argot – un migrant qui traverse illégalement la Méditerranée en bateau. Ce film s’intéresse à ceux qui sont restés. » Avec Sous les figues d’Erige Sehiri qu’on verra prochainement à la Quinzaine des Réalisateurs, la Tunisie est vraiment à l’honneur à Cannes cette année.

L’Amarcord de James Gray ?

Le temps de se reposer un peu et d’écrire quelques articles, il faut repartir à la chasse aux trésors. Un peu avant d’entrer en salle, un mail du Festival vient nous annoncer que leur site a été victime de plusieurs actes de malveillance. On reçoit enfin un nouveau lien et, après vérification, il fonctionne parfaitement et rapidement. Un souci de moins donc. A 19 heures, dans le Grand théâtre Lumière, c’est le très attendu Armageddon Time de James Gray qu’on ne présente plus et qui nous livre ici un film plus personnel, déroutant, mélancolique à souhait sur les années Reagan, la fin des Trente Glorieuses et le changement total de société que les Etats-Unis s’apprêtent alors à amorcer. On sait très bien ce que le titre de ce film évoque : ce mot terrifiant est apparu pour la première fois dans la Bible et a profondément marqué les esprits parce qu’il est devenu synonyme de fin du monde. Le cinéma l’a beaucoup utilisé, la littérature et la presse aussi. Pas de doute que, pour James Gray, Armageddon Time est vraiment celui de l’apocalypse. Ce mot est utilisé pour désigner des batailles catastrophiques, éventuellement d’ampleur planétaire et, au sens de bataille finale, celle dont l’issue donnera la victoire définitive. Ainsi, désigner une bataille à venir comme un Armageddon, c’est sous-entendre que perdre cette future bataille, c’est perdre la guerre. Après avoir exploré l’Amazonie avec The Lost City of Z et le cosmos avec Ad Astra, James Gray plonge dans l’introspection avec ce long-métrage teinté de nostalgie. En revenant sur son enfance, le réalisateur de The Yards et de La nuit nous appartient témoigne aussi de la fin d’une ère pour le peuple américain mais aussi pour le jeune Paul, qui voit ses repères bousculés. Face à ces grands bouleversements, il lui reste les rêves et les valeurs transmises par son grand-père, pour survivre dans un monde à l’opposé du sien. Après ce dernier tournage, James Gray a décidément le vent en poupe puisqu’il s’apprête à tourner une série sur Norman Mailer. Armageddon Time est un beau film qui ne divisera peut-être pas la critique et son casting est époustouflant – entre autres, Anne Hathaway, Anthony Hopkins et Jeremy Strong – et, en sous texte, le père de Donald Trump qui était alors le directeur de l’école. Peut-être que James Gray nous livre ici son Amarcord ?

 

 

Patrick et les harkis

Dans la sélection Cannes Classics, on conseille bien sûr le documentaire très émouvant d’Alexandre Moix, Patrick Dewaere mon héros. Les commentaires sont dits par Lola, la fille cadette de Patrick Dewaere et elle déclare : « C’est le film définitif sur mon père. » Bien sûr, l’émotion est garantie. Hier en compagnie de Romy Schneider, aujourd’hui c’est au tour de Patrick Dewaere, rubrique : « Nos chers disparus ». Il faudrait d’ailleurs se poser un jour les vraies questions : pourquoi nous manquent-ils autant ? Sont-ils la preuve que le cinéma est définitivement mort ? « Je me suis demandé, poursuit le réalisateur, comment faire un film différent sur Dewaere avec tout le matériel en ma possession et, pour moi, il fallait que Lola parle de son père. Elle m’a dit cette chose sublime : « Grâce à ton film, je vais peut-être pouvoir l’appeler papa ». Lola s’est réappropriée son père de cette manière. C’est une belle déclaration d’amour d’une fille à son père. »

Petit tour à la Quinzaine des Réalisateurs maintenant où se donne Les Harkis de Philippe Faucon qui continue son travail autour de la cause maghrébine après Fatima en 2015 et Amin en 2017, il revient sur les Harkis, ces malaimés des deux côtés de la Méditerranée en nous offrant des portraits croisés de combattants arabes pour la France, qu’on appellera plus tard des harkis autrement dit des soldats servant dans une harka (armée plus ou moins mercenaire) sous les ordres du lieutenant Pascal qui se battra contre son autorité de tutelle pour qu’ils puissent être accueillis ensuite en France.

Hi-han, fait l’âne

A 22 heures, retour au Grand théâtre Lumière, c’est la projection de Eo de Jerzy Skolimowski en Sélection officielle. L’histoire d’un âne arraché à un cirque. C’est beau, c’est tendre, peut-être un peu long. Eo est l’onomatopée qui correspond chez nous à hi-han, et Skolimowski, à tout juste 84 ans – il est né un 5 mai -, rend ici hommage à Robert Bresson et son célèbre Au hasard Balthazar mais en couleurs, avec des plans sublimes, des travellings somptueux et des couleurs dignes de la peinture, dans cette production polonaise et italienne. L’âne porte un superbe collier de carottes. C’est magnifique, vive les animaux. Avec tout ça, nous avons raté quelques films, dont le Rodeo de Lola Quivoron et Pratidwandi de Satyajit Ray (Cannes Classics), mais on ne peut pas tout faire. On se rattrapera demain puisque, enfin, on nous donne un nouveau lien et que tout va bien aller… Au fait, pourquoi y a-t-il si peu de films français dans la Sélection officielle ? Je vous laisse réfléchir à cette question. Ah si, le Depleschin et c’est Hugo qui en parlera demain. Bonne nuit en rêvant plus aux étoiles et moins à la guerre.

Retrouvez aussi :

Festival de Cannes 2022 – Jour 1

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