En 2018, je mangeais des surgelés tous les soirs ; je jouais à ma vieille PS2 en écoutant, au loin, les basses des concerts donnés à la Maison de l’Étudiant ; je découvrais, tout intimidé, le brave monde des luttes sociales ; et je passais mon temps à sécher bêtement mes cours de cinéma pour regarder, chez moi, les films que j’y aurais pourtant vu. Pendant ce temps, Victoire Tuaillon, pile dix ans mon aînée, développait savamment sa réputation de journaliste à l’aide de son podcast Les Couilles sur la table, lequel était en train de faire d’elle l’une des voix les plus entendues d’un certain féminisme, à l’intersection entre la sociologie et l’analyse pop-culturelle. Sur ce dernier volet, Tuaillon tenait à recevoir à chaque fin d’épisode une recommandation d’œuvre de la part de l’invité-e, sur le thème général de l’émission (les masculinités, ce qu’elles créent dans les relations sociales), ou sur le sujet précis dont il venait d’être question. Le corpus retenu, majoritairement des bouquins universitaires, mais aussi beaucoup de films, forme aujourd’hui un ensemble disparate et arythmique, lequel trahit à la fois l’air d’un temps pré-COVID qui nous paraît désormais bien loin (les succès de l’époque, auxquels on ne pense plus vraiment : Le Grand Bain), la perspicacité académique de certains intervenants et les endroits surprenants où elle menait (Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ? et son prêtre presque queer), et aussi, peut-être, la construction progressive d’une réflexion cinéphile.
Dans l’épisode 57, Tuaillon accueillait ainsi Iris Brey, une autrice-cinéaste qui venait exposer son fameux concept de female gaze, et alimentait l’entretien avec des exemples de longs-métrages rendant sensibles les expériences des femmes : Wanda (1970), Jeanne Dielman (1975), Simone Barbès ou la Vertu (1980) et même Titanic (1999). Aujourd’hui, Victoire Tuaillon ne travaille plus pour Binge Audio, réseau qui a dû se séparer d’elle au nom d’un grand resserrement de ceinture. Mais elle vient de lancer un nouveau podcast avec Arte Radio, Et parfois, on gagne, sur les réussites ponctuelles de différents mouvements de gauche dans les quelques 70 dernières années. Et elle trouve toujours pertinente l’idée d’épaissir ses restitutions journalistiques avec des imaginaires cinématographiques.

Le ciné-club « Et parfois, on gagne », plébiscité par le réseau MK2 au sein de son label « Institut », qui organise de nombreux cycles de rencontres et de conférences, se réunit une fois le mois dans la salle 2 du MK2 Quai de Loire, et revient tantôt sur les grands films « canoniques » de l’iconographie révolutionnaire (Le Cuirassé Potemkine, Sergei Eisenstein, montré à tous les étudiants en cinéma, entre autres, en cette qualité), tantôt sur des documentaires, qui aident Tuaillon à expliciter le côté pratico-pratique de son émission, puisqu’ils permettent aux individus de tirer des leçons concrètes de faits réels (Toute la beauté et le sang versé, Laura Poitras, qui nous donne à voir comment la photographe « contre-culturelle » Nan Goldin s’y est prise pour lancer une puissante campagne de « name and shame » contre les Sackler, une horrible famille de criminels en col blanc qui ont désinformé leur pays jusqu’à le rendre très addict à leurs médicaments dangereux, le valium et l’oxycontin). C’est une chose étrange, d’apprendre à connaître quelqu’un par l’intérim d’un travail qui ne parle pas directement de lui ou d’elle. En suivant les prises de parole de Tuaillon, on pouvait glaner des informations sur sa vie. Qu’enfant, elle avait été amie de pensionnat avec plusieurs petites filles antillaises, ou qu’ado, elle avait dû être teufeuse, salissant ses docs en marchant et dansant là où des mecs avaient pissé debout.
C’est encore plus étrange quand cette familiarité, cette presque-socialité à sens unique se poursuit dans le temps, et qu’on découvre, en plus de l’intervieweuse talentueuse et de la débucheuse de thèses et de mémoires, un chouette esprit de restauratrice de cinéma et de médiatrice, lequel fait partager à Tuaillon son bonheur de montrer Le Cuirassé dans une belle copie et dans une version qu’elle apprécie (elle nous apprend, du même coup, qu’il en existe plusieurs). Tuaillon est populaire, auprès de la démographie parisienne qui fréquente cet établissement. La salle qui la reçoit est bondée en conséquence, remplie à tel point qu’on doit pouvoir, à chaque séance, compter le nombre de cliquetis de montre de notre voisine de siège. Rodée, pas effrayée pour un sou par l’assemblée tassée en face d’elle, la journaliste est en totale maîtrise de son sujet, et triomphe à l’aide de son humour complice (au sujet d’un des co-créateurs de Et parfois, on gagne : « On en parlait avec Bertrand Guillot, mon voisin. Et mon amoureux ! ») ainsi que de sa conscience de l’horaire un peu ingrat de son ciné-club, le dimanche, de 11 à 14 heures (« Je vous libère dans 10 minutes » ; « Vous avez FAIM »). Une dizaine de fois par an, on pourra donc célébrer le jour de la Seigneure sur le bord du canal de l’Ourcq, avec pour compagnie, à vue de nez, une ribambelle d’ex-prépa littéraires, type écharpe et manteau noirs, qui pourraient s’être réconciliées avec la romance en écoutant Le Cœur sur la table, l’autre émission de Tuaillon ; d’hommes déconstruits en mulet et piercings à l’arcade, qui se sont peut-être sentis émus de mieux comprendre les « gars du coin » et « qui sont les conjoints violents » via Les Couilles ; de punkettes qui collent des stickers Antifa dans les toilettes de bars et de boîtes ; et d’au moins une chercheuse, qui travaille en ce moment à un livre sur la diaspora noire en Allemagne.

En tant que ciné-club, « Et parfois, on gagne » est potentiellement destiné à devenir un lieu de socialité, comme l’était, à certains moments et de façon virtuelle ou entremetteuse, Les Couilles sur la table. Dans mon groupe d’ami-e-s, pendant une petite période, « T’as écouté le dernier épisode ? » était peut-être la troisième question qui se posait, juste après « Ça va ? » ou « Quoi de neuf ? »
Quelle nécessité pour le cinéma ? Quelle nécessité pour les ciné-clubs ?
Au début de l’automne dernier, en septembre, les publics de France et du monde découvraient Bob Ferguson, alias « Ghetto Pat », l’artificier révolutionnaire et « empapaté » du film de Paul Thomas Anderson, Une bataille après l’autre ; ce héros génialement dépassé et comiquement boomer, qui tenait, pépère, son joint avec une pince à épiler alors qu’il s’apprêtait à regarder La Bataille d’Alger. En citant la grande fresque de Gillo Pontecorvo dans la sienne, Anderson réactivait une imagerie militante bouillonnante, exaltée, laquelle célébrait les foules, les masses, les flux, dans ce que ces derniers ont justement de fluviaux : des vagues, des coulées jaillissent de l’image et l’emportent avec elles, révélant que le monde est modifiable, malléable, flexible ; elles soulignent que c’est la puissance collective qui donne le mieux corps au sentiment d’abord personnel qu’on ressent quand on fait le vœu que l’univers change. Mais surtout, le réalisateur californien faisait un clin d’œil à un débat qui divise depuis de nombreuses années les camps cinéphiles, à savoir l’épineuse question de ce que doivent le cinéma et ses enfants au progressisme, aux luttes sociales, et aux révolutions. Est-ce qu’un film peut véritablement être « utile » à l’avancée des sociétés humaines, et, si non, peut-on, doit-on le lui reprocher ? Que peut-on, réellement, attendre, et demander du cinéma ? La Bataille d’Alger, œuvre « contestataire » et « urgente » par excellence, a essuyé bien des réponses à ces interrogations depuis sa sortie en 1966, d’un côté et de l’autre du cynisme et de l’optimisme convaincu. Et le long-métrage continue, régulièrement, d’être brandi comme un étendard ou ravivé comme une blessure quand on veut parler de ce que le septième art peut faire et doit dire des rapports de domination. Sur la plateforme Netflix, Sam Levinson (créateur d’Euphoria, et autre « personnage-phénomène » qu’on peut considérer caractéristique de la micro-décennie 2017-2021) y faisait référence pour parler de l’universalité des souffrances, des colères et des allergies à l’injustice, mettant ses mots dans la bouche de son alter-ego afro-américain joué par John David Washington dans le film Malcolm & Marie. Ou plus récemment, au cinéma L’Archipel, le 23 novembre, on a très vite demandé au scénariste Tewfik Farès de faire la part des choses entre le film de Pontecorvo et celui qu’il a écrit, Le Vent des Aurès, et celui-ci s’est laissé réfléchir à voix haute sur le succès international de La Bataille, se disant peut-être que ce dernier était intéressant car il sortait la violence armée et organisée de la seule propriété des instances de pouvoir pour la remettre dans les mains du peuple, de sa volonté. « Que peut une image »* est la question que se posent en soubassement tous les cinéastes qui évoquent l’héritage de La Bataille dans l’Alger dans leurs films et leurs propos, Anderson et les autres, et c’est aussi cette question qu’a choisi d’affronter Tuaillon, puisqu’elle a opté de diffuser ce film lors de la troisième séance de son ciné-club, celle de novembre.
L’écart paraît grand, entre le sentiment d’euphorie collective et de bonheur révolté que nous donnent parfois les récits filmiques, et la déprimante réalité que le cinéma, en 130 ans, n’a jamais réussi à « sauver » le monde des dérives réactionnaires et répressives, grandissantes en ce moment. Comment fait-on pour combler cet écart ? Comment s’y prend-t-on pour rendre hommage aux sentiments qu’éprouvent, de toute évidence, les spectateurs de « Et parfois, on gagne » dans leurs chairs, dans leurs sangs, quand ils laissent sur Letterboxd des commentaires tels que « Masterpiece » et « c’est juste hyper beau et touchant d’humanité, de combat et d’espoir », après avoir vu La Bataille ? Que signifie, et que peut-on faire de l’injonction qu’ils semblent adresser au monde entier, quand ils proclament que ce film est « d’utilité publique imo » ?

La réponse à ces problématiques de longue haleine n’est ni monolithique, ni tout à fait arrêtée, mais nous pensons que nous pourrions commencer à la trouver dans un changement de point de vue, et dans la possibilité d’aborder une autre manière d’envisager « l’utilité » du cinéma que les simples liens de cause à effet matériels. N’en déplaise à Mathieu Kassovitz, et à la haute opinion revendicatrice que celui-ci semble avoir de son cultissime La Haine, il est peu probable qu’un long-métrage, un jour, ne terrasse à lui seul un dictateur ; ne libère directement des prisonniers politiques ; ne désarme de leurs grenades et de leurs matraques des policiers trop zélés ; n’accorde à des colonisés leur indépendance ; ou n’inverse de son poids les turbines sociologiques. Dieu sait que même La Bataille d’Alger ne l’a pas fait. Mais en sortant d’un référent alarmiste, trop souvent rabaissé à un champ lexical marqué par la « pureté militante » ou la responsabilité individuelle, tel qu’il caractérise le langage dans certaines sphères « tracteuses » (nous pensons, entre autres, aux internautes qui se moquaient de Kathryn Bigelow quand cette dernière disait se revendiquer de Pontecorvo, parce que celle-ci aurait bénéficié de l’aval de la CIA pendant la réalisation de son Zero Dark Thirty), nous pouvons sortir la tête du brouillard et nous poser la question des films dans leur nature de lieux d’idéation partagée et de communication des ressentis. Nous pouvons admettre que se rendre à une projection de cinéma, c’est encourir le risque de subir une violence (les bons films érodent nos barrières, abiment nos zones de confort, nous poussent hors de notre équilibre, tuent nos pères symboliques), mais c’est aussi reconnaître que cette violence peut être radicale, nécessaire, quand elle ne va pas dans le sens de celles qu’exercent déjà sur nous nos sociétés. Les films peuvent changer le monde non pas en ce qu’ils peuvent nous servir de modes d’emploi et d’instruments de resocialisation révolutionnaire, mais en ce qu’ils peuvent oblitérer nos œillères, nos impensés, et nous faire nous rencontrer les uns les autres, sinon en tant que compagnons d’armes, au moins en tant que co-imaginants.
Avec son ciné-club, qui a repris ses séances aujourd’hui pour la nouvelle année, Victoire Tuaillon a une occasion unique de prendre à bras-le-corps la problématique de la responsabilité des arts de l’image en mouvement, et de la faire transcender, depuis le monde de l’enseignement et de la démonstration jusqu’au monde de la créativité politique. Celle-là même qui fait que les idées débroussaillent les gens, les impactent durablement, et de là, s’intègrent réellement en eux.

C’est ce que promet la programmation de Selma, qui sera présenté par Tuaillon le mois prochain, et qui, à cause de ses conditions de production spécifiques – les droits d’adaptation des discours de Martin Luther King appartiennent à Steven Spielberg – a nécessité que la réalisatrice Ava Duvernay réécrive ceux-ci. L’écriture politique n’est donc pas seulement une méthode de mobilisation, c’est aussi une littérature et une compassion, ça existe en tant que romance et qu’idée fixe et que vision hantante, au-delà de son utilité à un instant T.
La politique comme être vivant, le militant comme poète et philosophe.
En outre, nous souhaitons que le ciné-club « Et parfois, on gagne » dure. Suffisamment longtemps pour que Tuaillon soit amenée à diffuser des films baroques, ébouriffés, difficilement classifiables. « Et parfois, on gagne », c’est aussi, à la virgule près, une réplique du film de 2016 The Nice Guys, lancée par Ryan Gosling au moment où son personnage récupère un « film-sauveur », un « film-témoin », soit une bobine qui dénonce les pratiques illégales et amorales de l’industrie automobile de Détroit. Sous ses dehors jazzy et solaires, ses faux-airs de thriller de palmiers et ses bagarres de détectives privés, The Nice Guys est en réalité un film qui possède une forte charge politique, laquelle s’immisce et se déguise dans sa fiction, comme la sienne s’intégrera plus tard dans Une bataille après l’autre. Avec ses dialogues ciselés où Gosling et Russel Crowe s’insultent, et ses séquences oniriques où des abeilles géantes se mettent à parler, commentant la future disparition de leur espèce, The Nice Guys peut passer pour une comédie plutôt déconnectée de la réalité, mais elle utilise en fin de compte son humour et ses esquives pour diffuser son cynisme de déçu des générations « Flower Power » et « Summer of Love ». Pour souffler, comme un pissenlit, son regret d’un futur qui n’est pas advenu.
Des œuvres comme The Nice Guys (ou comme ses frères dans la généalogie qui les lie à Chinatown, leur inspiration commune pour leurs histoires de complot : Qui veut la peau de Roger Rabbit et Le Privé) inventent et fabulent, mais en le faisant, elles ouvrent des voies. En l’occurrence, dans le film de Shane Black, elles nous invitent à empathiser avec l’émotion politique enfouie, la mélancolie douce-amère du personnage bourru et enfonceur de portes de Crowe, elles nous le rendent affable et avenant, alors qu’on n’aurait jamais pu prédire qu’il puisse être un camarade. Chercher, trouver des allié.e.s improbables, c’est la quête à laquelle l’émission Et parfois, on gagne entend nous donner goût, et c’est aussi celle que contenait en filigrane l’arborescence des passions construites à partir des plus curieuses recommandations des Couilles sur la table. Hedwig and the Angry Inch est autant apprécié par le philosophe Thierry Hoquet (épisode 31) que par Marion Cotillard. Jacky au Royaume des Filles plaît autant à la sociologue Haude Rivoal (épisode 29) qu’à Christophe Honoré !

*« Que peut une image ? » est également le titre de l’édition numéro 4 des Carnets du Bal, et de son article introductif, dans lequel Dork Zabunyan préconise d’observer « l’utilité » d’une image de cinéma sur le temps long et dans ses ricochets.





