Club Zero. Sortie DVD chez ESC.

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La revanche du cinéma sous cloche.

La dernière brique d’une filmographie feutrée et amoureuse de la beauté.

L’actrice australo-polonaise Mia Wasikowska, à notre opinion, est l’un des nouveaux visages les plus fascinants qui a pu apparaître à l’écran ces 15 dernières années. Les films dans lesquels elle a un rôle ne sont pas tous des chefs d’œuvre, loin s’en faut, mais la star de Crimson Peak a une présence, une aura éclose et envoûtante telle qu’elle attire à elle l’attention d’esthètes divers et ambitieux – des artistes qui, quand ils signent des échecs, signent au moins des échecs en cursive, remarquables pour leurs tentatives de proposer aux publics des spectacles lyriques, gothiques et qui tendent tous vers des immortalités propres aux classiques. C’est bien simple, c’est comme si les parents de l’actrice, tous deux photographes de profession, avaient savamment créé en elle le parfait sujet photogénique, un aimant à compositions iconoclastes parqué sous un carré de cheveux châtains. Mia Wasikowska n’est pas toujours impressionnante dans son jeu, et pourtant, elle doit bien avoir ce facteur « Wow ! » qui charme tour à tour des directrices de casting (ici, Lucy Pardee), des réalisatrices (ici, Jessica Hausner), des spectateurs et des spectatrices. La comédienne a derrière elle une filmographie qui force le respect, bandana maniériste qui contient à la fois Cary Fukunaga, Jim Jarmusch, David Cronenberg, et son homonyme Mia Hansen-Løve. Pour notre part, on considère que ses partitions les plus fines ont été dirigées par Park Chan-Wook (Stoker est l’une des tentatives les plus abouties de mettre Hitchcock dans le XXIème Siècle) et par Nicolas Pesce (Piercing ne sera pas du goût de tout le monde, mais quelle richesse gialloïque : il comprend des emprunts à Tenebre, à Profondo Rosso, et à La Dama Rossa Uccide Sette Volte). Même l’Alice au pays des merveilles de 2010 et sa suite de 2016 ne sont pas si pénibles que ça à regarder : Tim Burton et James Bobin, pas entièrement des pitres, s’essaient à y faire de l’expressionisme digital, pour un résultat qui ne fonctionne pas en tant que film mais qui serait sauvable en moodboard. Aussi, Club Zero, dernier film dans lequel joue Wasikowska, et coproduction internationale entre l’Autriche, la France, et le Royaume-Uni, a bien un petit cachet moodboardé : le long-métrage, en bien des façons, est une grosse théière en porcelaine et un thriller tout pâlot, un exercice de style taillé pour l’ère d’Instagram, voire plus bégueule encore – Parfaitement adapté à la décennie Pinterest. Voyons ensemble comment un long-métrage peut utiliser ses couleurs pastels à charge.

Le Club Zéro qui donne son titre au film, c’est avant tout une option proposée par la toute jeune et toute fraiche Professeure Novak (Wasikowska) aux élèves d’un prestigieux lycée privé, dans laquelle notre yogi au sourire complice entend bien leur apprendre à manger le moins possible. Ils n’ont pas besoin de se nourrir aussi souvent que la société leur indique, leur fait-elle comprendre graduellement. Et il est même possible qu’ils n’aient besoin de manger que spirituellement, culturellement ! Club Zero, on s’en doute, est une œuvre qui a un certain nombre de dérives inquiétantes popularisées par les médias sociaux dans le viseur, et c’est peut-être pour cette raison que la photographie de Martin Gschlacht ressemble à ce à quoi elle ressemble. C’est-à-dire, pas tout à fait à du Wes Anderson, mais à du Accidentally Wes Anderson, ce livre de 2020 qui présente une série de clichés symétriques pris à travers le monde. Dans les cercles des adeptes de ce qu’on appelle la wellness, on trouve en effet souvent une obsession pour une esthétique très précise et trop léchée, un sens de l’ordre bien rangé qui cultive une forme de préciosité comme si c’était le summum de la sophistication. C’est donc probablement une manière pour le film de critiquer ses cibles que de récupérer leurs outils, aiguisant et retournant contre des bobos leur tendance à glamouriser les propretés chichiteuses – leur disant, à raison, qu’il y a une différence entre le dépouillement et l’épuration. Les personnages de Club Zero, nous suggèrent patiemment Hausner et sa co-scénariste Géraldine Bajard, sont si privilégiés, si fatalement embourgeoisés qu’ils n’ont que ça à faire, d’imaginer ce qu’ils pourraient retirer de leurs trop-pleins. Au niveau décoratif. Au niveau alimentaire.

Il y a une différence fondamentale entre la vétusté des pauvres et la vétusté des riches : quand quelqu’un a peu de possessions parce qu’il a peu de moyens, ce qu’il a est mal-assorti, c’est un assemblage de bric et de broc qui s’est construit au fur et à mesure d’opportunités. Quand quelqu’un a peu de possessions parce qu’il cherche une réponse ailleurs que dans ses ressources, quand il flirte avec une ascèse Marie Kondōique, ce qu’il lui reste est parfaitement proportionné et harmonieux. La nouvelle vague des satyres au cinéma mettant un point d’honneur à souvent trop s’expliquer, nous apprécions que Club Zero soit un film qui mord discrètement la main qui le nourrit. Visuellement, le long-métrage marche à la fois comme un clip de 110 minutes, qu’on pourrait découper en autant de reels Instagram pour internautes férus de vides organisés, et à la fois comme une critique piquante, pinçante, d’une superficialité à laquelle il ressemble.

Club Zero a la texture du papier, qu’il soit calque ou millimétré. Il est Accidentally Wes Anderson, si le cinéaste francophile, plutôt que d’aborder de la façon dont les gens compartimentalisent leurs émotions, préférait parler d’à quel point c’est chic de souffrir !

Une œuvre qui se déroule nulle part : Le pays où a lieu le récit n’est pas mentionné.

Club Zero est un film beau quand il est statique, rusé quand il est beau – et ça ne fait pas de mal qu’en plus de tout ça, quand la caméra n’est pas fixe, elle bouge plutôt élégamment, montrant l’adresse qu’a Hausner dans le moindre de ses cadres. Des panoramiques à droite, à gauche dans les grandes maisons parentales où les personnages lycéens finissent par rentrer, pendant les vacances, achèvent de nous vendre la froide majesté que ces familles aisées veulent évoquer à leurs convives, et celle que le film veut susciter chez nous pendant le visionnage. La synergie qui surgit, l’espace d’une scène, quand l’objectif semble se « lever » en même temps que le chien d’Elsa (Ksenia Devriendt), montre que Hausner se pose de vraies question quant à la nature des mouvements qu’elle veut mettre dans ses plans, mais qu’elle est aussi capable de répondre à celles-ci avec humour, et avec esprit.

Hélas, malgré toutes ces qualités, la légèreté anémique que montre le film finit par devenir celle qui caractérise son point de vue : au montage, Karina Ressler travaille un rythme lent, un trot glacial qui a sûrement pour but de nous montrer que la vie anorexique, c’est aussi une vie d’attente, et d’anticipation. Mais, ne parvenant pas à renouveler ses manières de nous montrer qu’il ne se passe rien (un rien très important), Club Zero finit par perdre un peu son spectateur, et, alors, on commence à s’interroger, à partir dans des directions qui épuisent les coutures de ce film canson. La plus grande incongruité qu’on finit par remarquer, c’est celle d’une absence : Il n’y a aucun élève gros, dans Club Zero, aucun corps qui ne soit pas fashionably skinny et tout à fait normatif. Dans notre monde réel, on sait que la majorité des personnes souffrant de troubles alimentaires sont considérées comme en surpoids selon l’IMC. Ce sont donc les premiers concernés par la prédation de gourous comme Novak, dans une société qui récompense tout au nom de la perte de poids, y compris la chirurgie.

Loin de nous l’idée de faire la morale à une équipe créative pour ce qu’elle a choisi de ne pas inclure dans un long-métrage. En revanche, même artistiquement, la non-variété des corps qu’on nous montre a un effet négatif : elle empêche le film d’être aussi efficace et haletant qu’il aurait dû l’être, elle mets une barrière à notre pouvoir de croire en cette histoire – puisqu’elle se déroule désormais à Vogueland, cet endroit magique où personne n’a jamais eu besoin de créer une balance qui dépassait les 65 kilos. C’est vrai que Club Zero a parfois un aspect « conte de fées » : Miss Novak est une joueuse de flûte de Hamelin, hypnotisant les enfants des autres à l’aide de mantras et de promesses – promesse qu’ils sont aimés, promesse qu’ils sont forts, et promesse qu’ils sont exactement là où ils doivent être. Sa démarche sinistre, jouée toute en subtilité par Wasikowska (qui ne fait jamais de clin d’œil à la caméra) est crédible, mais voilà, elle n’est pas testée et consacrée par la rencontre d’un adversaire un peu plus coriace. C’est dommage, le personnage de Ben, joué par Samuel Anderson, semblait préposé à incarner une forme de résistance. Le p’tit gars à la tête bien vissée sur les épaules se range au final beaucoup trop vite.

Les bonus du DVD de Club Zero contiennent une interview d’Hausner. Des entretiens supplémentaires mettant en valeur la distribution secondaire auraient été bienvenus, d’autant plus que tous les comédiens sont très crédibles : Sidse Babett Knudsen joue la directrice de l’école ; Elsa Zylberstein et Mathieu Demy jouent les parents d’Elsa. Et puis, pourquoi pas, une featurette sur Devriendt, jeune actrice qui fait vivre avec beaucoup de talent et de rage son ado radicalisée en lutte existentielle. Pour le personnage d’Elsa, c’est le jeûne ou rien : une fois qu’elle est entrée dans le Club Zéro, elle développe une endurance de fakir, elle devient prête à se casser tous les os pour lui. Entre les actes 2 et 3 du film, Devriendt a pour mission de livrer un intense monologue qui effraie son père, sa mère, et le spectateur en bonus. Réussissant à l’animer avec férocité, l’autrichienne montre qu’entre une institutrice et son élève, le facteur « Wow ! » est peut-être bel et bien transmissible.

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