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Arrête ou je continue

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Fillières et Devos révèlent la beauté des petits combats primordiaux.

Il est plaisant dans le cinéma deSophie Fillières, depuis Gentille (le plus réussi), de rencontrer des personnages féminins si effarés devant leurs choix de vie, si inconfortables dans une normalité qu’elles avaient auparavant acceptée. Bien qu’inscrits dans un schéma auteuriste, les films de cette ancienne de la Fémis échappent toujours un peu à leur enrobage citadin avec scènes d’intérieur et femmes CSP+ en crises, pour naviguer sereinement vers un genre de comédie détachée assez peu courue dans la production française.

Arrête ou je continue est un titre en forme de programme, comme toujours chez la réalisatrice, amoureuse des mots et du langage comme soupapes à des états sentimentaux sous pression. Cette fois, le personnage masculin a un peu plus de poids dans le désordre général, certainement parce que Mathieu Amalric l’interprète, retrouvant Emmanuelle Devos, sa partenaire des films d’Arnaud Desplechin depuis Comment je me suis disputé… (1996) jusqu’à Un conte de Noël (2008).

Le premier quart d’heure du film semble s’être débarrassé de l’amoncellement de décalages et de non-sens qui faisaient l’extrême signature du cinéma de Sophie Fillières ; en pénétrant dans le sujet du couple en crise, elle aplanit un peu un style qui, déjà, n’échappait au naturalisme plan-plan à la française que grâce à ses accros immobiles, étranges, où les personnages épanchaient leurs névroses via le corps, objet agité proche du burlesque. Pourtant, il apparait vite que la cinéaste perd en signature comique ce qu’elle gagne en profondeur puisque le film va de l’avant pour sortir de ses appartements confortables.

 

L’excursion dans la nature du personnage féminin, au-delà de l’évident pétage de plomp bienfaiteur, vient libérer la caméra, creuse la profondeur de champ et facilite la trouvaille de plans ludiques, où le corps de Devos, malhabile mais curieux, se déploie. Le moment ultime advient dans une espèce de tranchée/tombe choisie comme lieu de rencontre avec un chamois ; le corps à corps entre la femme et la bête pour savoir laquelle des deux sera sauvée la première est un acte de bravoure visuelle inhabituel chez Fillières, peu encline à un montage aussi vigoureux. La musique, composée par Christophe pour le film, vient se lover idéalement à l’actrice marchant seule dans la nature, à la recherche d’un quotidien tout à elle.

N’en reste pas moins que le film est encore pleins de segments instables, où le rire « à froid » vient surprendre en même temps que la gorge se serre. Exemple, la scène où une bouteille de champagne glissée en urgence au freezer implose, laissant au couple la possibilité de sucer des glaçons alcoolisés. Un micro-événement plus loin – ou plutôt l’absence de celui-ci – et l’héroïne comprend que son couple est fini, achevé, lessivé. C’est pratiquement invisible, ça ne semble rien, mais le talent d’observation de Fillières associé à son écriture, entre le trivial et le rire un peu désespéré produisent un double mouvement assez rare. Entre le chaud et le froid, le mouvement et le statisme, le bon pas en avant et la régression, Arrête ou je continue donc.

Bien sûr, Emmanuelle Devos, comme toujours chez Fillières, et récemment dans Le temps de l’aventure (2013) ou La vie domestique, réussit mieux que personne à équilibrer des personnages de femmes ordinaires (la marche à pied, le travail de bureau) qui soudain, comme frappées par une onde de choc, se réveillent avec tumulte.

Titre original : Arrête ou Je Continue

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Durée : 102 mn


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