Adolescentes

Article écrit par

Documentaire magnifique et humain qui nous offre un portrait réaliste de l’adolescence en France.

Emma et Anaïs embarquées pour la vie

Après Les Invisibles en 2012 et Les Vies de Thérèse en 2017, Sébastien Lifshitz nous revient avec ce magnifique et impressionnant documentaire de plus de deux heures qui suit à la trace la vie de jeunes filles pendant plus de cinq ans, jusqu’à l’obtention de leur baccalauréat. Résumé de la sorte, ça ne donne pas vraiment envie, mais il faut entrer dans ce beau film qui donne à la fois un aperçu de leurs vies et une vision d’ensemble d’une société, celle de la France, dans ces années post-millenium avec ses failles, ses erreurs et ses intenses espoirs. Emma et Anaïs sont inséparables et, pourtant, tout les oppose. Elles ne vont pas en bateau comme dans un film de Rivette, mais au collège puis dans deux lycées différents. L’une suit la filière classique et l’autre entre en lycée professionnel pour y passer un bac professionnel des métiers paramédicaux. L’une chante, l’autre pas et ces destins croisés remplis de rêves et de déceptions sont très réalistes avec juste ce qu’il faut de rêve et de poésie pour en faire des portraits universels. Car c’est ici que se joue le tour de force du film : parvenir à donner corps à un imaginaire collectif à travers la mise en images de deux vies parallèles avec des hauts et, souvent, des bas.

 

 

Réalisme mais pas voyeurisme

Un portrait de l’adolescence en quelque sorte, croqué dans un documentaire poétique mais pas pleurnichard, réaliste mais pas naturaliste, intime mais pas exhibitionniste. Juste un très beau portrait de la jeunesse féminine en ces temps désenchantés. De plus, on ne peut pas se dire non plus que Sébastien Lifshitz ait choisi lui aussi de surfer sur la vague féministe de notre époque puisque, à l’origine, son film devait passer par le regard d’un garçon sur les jeunes filles qui l’entourent. « Au départ, déclare-t-il dans le dossier de presse du film, je pensais plutôt à un garçon, parce que je suis un homme et que j’imaginais un peu bêtement qu’un regard masculin sur une jeune fille serait perturbant pour elle, surtout à un âge où le corps change autant. Mais en faisant les castings et lors de la préparation film, tout a changé et mon intérêt s’est soudain porté non pas sur une, mais sur deux filles ! » Et c’est cette dualité qui est justement intéressante car on voit le monde de deux manières bien différentes, mais tout aussi bien semblables tant ces deux jeunes filles se complètent et s’opposent dans le choix de leur vie, dans leurs amours et même dans leurs destinées et leurs vies au sein de deux familles de classes sociales opposées, mais finalement semblables du fait de la désespérance et l’incompréhension du monde qui les englobe.

 

 

Un tournage et un montage au long cours

Il est évident qu’avec un tournage qui dure plus de cinq ans, il a fallu que le réalisateur ait une grande confiance dans les deux jeunes filles choisies, et surtout leurs familles, d’autant que le tournage se passait à Brive alors qu’il vit à Paris. « Pendant le temps long du tournage d’Adolescentes, je faisais d’autres documentaires, je préparais des livres, des expositions et une rétrospective au Centre Pompidou, je voyageais. Ces parallèles étaient à la fois étrangers les uns aux autres et complémentaires. (…) Le contraste était parfois vertigineux. » Et, au bout du compte, Sébastien Lifshitz se retrouve avec plus de 500 heures de rushs et 1100 séquences. Un travail de titan d’autant que le contrat avec Arte concernait un film de deux heures seulement. C’est dire s’il a fallu à la monteuse, Tina Baz, de la patience et de la vigilance pour parvenir d’abord à une version de 12 heures puis, enfin, celle de 2h15 qui sera la version définitive. Beau travail comme dirait Claire Denis, merci.

Réalisateur :

Année :

Genre :

Pays :

Durée : 135 mn


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

Dans l’arrière-pays toscan à peine libéré du joug fasciste, un lien indéfectible se noue entre le jeune partisan Arturo dit  » Bube » , le vengeur, et Mara, jeune sauvageonne en mal d’amour. Dans les convulsions et les remous politiques de l’ immédiat après-guerre, Luigi Comencini filme le passage à l’âge adulte de la jeune paysanne immature. Ballotée par des événements qui la dépassent, elle prend brusquement conscience de sa nature profonde. C’est aux côtés du maquisard qu’elle va forger une expérience désabusée de la vie. Relecture actualisée..

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

A revoir « Nuit et brouillard », le documentaire d’Alain Resnais nous plonge dans une sidération honteuse. Les images de déshumanisation génocidaire hantent sans répit notre mémoire et convoquent notre mauvaise conscience collective. Elles sont le contrepoint du plaidoyer élégiaque en faveur d’une paix universelle que sous-tend la sublime prose littéraire de Jean Cayrol, écrivain-poète et résistant déporté à Mauthausen en 1942. Le présent des ruines et de désolation est le pendant d’un passé tragique qu’il s’agit de raviver douloureusement pour le tirer de l’oubli terminal. Dix ans après la découverte de l’ampleur victimaire de la « solution finale » sciemment élaborée par les dignitaires nazis, la mobilité contemplative des travellings parcourant les vestiges de la machine concentrationnaire vient contrebalancer la stase des charniers de cadavres amoncelés ad nauseam et déblayés par les bulldozers dans un précipité hallucinant. Relecture de ce documentaire fondateur à l’aune de notre regard rétrospectif contemporain..