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Taxi Driver

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Ou comment, en voulant nettoyer « l’égout à ciel ouvert » qu’est New York, on passe du super-héros au fasciste.

New York, « un égout à ciel ouvert »

Lorsque par hasard, un sénateur, candidat à l’élection présidentielle américaine, monte dans son taxi et s’enquiert de son avis sur la situation générale du pays, Travis Bickle (Robert De Niro), après un bref moment d’hésitation, décharge tout son fiel : « Vous devriez nettoyer cette ville, parce que c’est un égout à ciel ouvert. Pleine de crasse et de détritus. Je pense que le Président devrait nettoyer toute cette merde. Vous devriez tirer la chasse ».

C’est dire le peu d’estime que le héros de Taxi Driver porte au New York des années 1970. Il faut dire que la décennie est l’une des pires qu’a connues la métropole. Entre la crise économique, le déclin industriel et un budget municipal insuffisant, la « Big Apple » traîne une réputation de ville corrompue, où règnent le crime, la drogue et la prostitution. Cette ambiance décadente, Martin Scorsese et son chef-opérateur Michael Chapman la saisissent à merveille dans des scènes de nuit, faiblement éclairées, où parade « toute une faune », selon les mots de Travis : « putes, chattes en chaleur, enculés, folles, pédés, pourvoyeurs, camés, le vice et le fric ».

La grande ville, matière et support à fantasmes

Bien que tourné en décors naturels, on ne saurait pourtant qualifier Taxi Driver de film documentaire, tant l’esprit troublé de Travis détermine la perception qu’on a de New York. Plus qu’un réalisme des lieux, il faut voir en Taxi Driver le réalisme psychologique du portrait d’un vétéran du Vietnam ; et dans les rues de la ville qui ne dort jamais, non pas de quelconques preuves de sa décadence, mais les projections fantasmatiques d’un ex-Marine, originaire du Midwest, que la guerre a rendu insomniaque.

Ce caractère fantasmatique, on le ressent pleinement dans la bande originale, composée par Bernard Herrmann – dont il s’agit là du dernier travail, durant lequel il décède le soir du dernier jour d’enregistrement. La musique aux sonorités jazz ne cesse de tourner en boucle, irritant, tapant sur les nerfs, à l’instar de Travis errant dans les rues de New York ; jusqu’à ce que dans la seconde moitié du film, Matthew (Harvey Keitel) lance un vinyle pour une danse avec Iris (Jodie Foster), et que du tourne-disque naisse la mélodie tant entendue. On comprend alors que le thème qu’on croyait extra-diégétique est en fait celui d’Iris, personnage dont Travis, en quête de rédemption, fantasme l’innocence. La musique fonctionne alors comme l’expression de l’âme new-yorkaise de ces années-là, du moins telle que la voit Travis : faussement innocente, réellement enivrante.

 

 

Du super-héros justicier au terroriste fasciste

Toutefois, revoir Taxi Driver plus de quarante ans après sa sortie change nécessairement la perception qu’on a non seulement du film, mais également de la ville. D’une part, New York a fait peau neuve depuis ces années sombres et les différentes municipalités ont redoublé d’efforts pour diminuer la pauvreté et la criminalité. D’autre part, depuis les attentats du 11-Septembre, elle a gagné le statut de ville-martyr et délaissé l’image de bourbier crapule. Ce dernier événement brouille la vision qu’on a de Travis. Celui-ci oscille entre deux pôles. D’une part, l’ange exterminateur, proche d’un sombre super-héros ; et d’autre part, le terroriste proto-fasciste.

Au super-héros vengeur, il emprunte bon nombre de gestes et de répliques. Ainsi, tel Batman – mais en plus fauché –, il passe ses soirées à s’entraîner rageusement dans sa chambre minable, musclant son corps squelettique, maniant le revolver, défiant son reflet dans la fameuse scène « You talkin’ to me ? ». Mais son discours rappelle un autre super-héros, encore plus cinglé que le Chevalier noir : Rorschach. Certes, le vengeur masqué d’Alan Moore et Dave Gibbons ne fera son apparition dans Watchmen que dix ans plus tard. De ce fait, il faut plutôt voir en Travis Bickle, lui qui se targue dans son journal intime – comme le personnage de Moore et Gibbons – de « se dresser contre la racaille, le cul, les cons, la crasse, la merde », une préfiguration du super-« héros » le plus nihiliste.

 

 

De Rorschach, on glisse aisément de l’héroïsme justicier au brutal fascisme. De même que le fascisme historique naît de l’horreur des tranchées de la Première Guerre mondiale, Travis et Rorschach endossent leur costume à la suite d’un événement traumatique : le Vietnam pour le premier, une enfance douloureuse pour le second. Quoique inversées, les significations de leur costume respectif fonctionnent pourtant de manière complémentaire : au masque de Rorschach dont les motifs rappellent le test psychologique du même nom répondent les lunettes teintées et la crête iroquoise de Travis à la fin de Taxi Driver. Deux manières d’effacer sa propre personnalité, de transformer son corps en arme efficace sans tenir compte des sentiments d’autrui. Les deux personnages partagent évidemment une même vision du monde, confondant les effets (la criminalité, la prostitution) avec les causes (l’abandon de la ville par les riches blancs et les pouvoirs publics engendrant la pauvreté et ses conséquences collatérales), et s’attaquant aux premiers pour mieux défendre les secondes. À revoir le film de Scorsese aujourd’hui, on mesure à quel point son héros, raciste et sexiste à souhait, aurait pu de nos jours rejoindre la cause des incels machistes ou la croisade des suprématistes blancs.

Au bout du compte, le véritable danger qui guette la New York fictionnelle des années 70 n’est pas tant la pauvreté et son cortège de fléaux, mais la fascisation de ses éléments les plus marginalisés, à l’instar de Travis Bickle. Du justicier solitaire au terroriste fasciste, il n’y a qu’un pas.

Titre original : Taxi Driver

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Durée : 115 mn


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