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Le Jardin des Finzi Contini

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« Le jardin des Finzi Contini » est un film sur la mémoire suspendue et le temps retrouvé. C’est une œuvre impérissable qui est le véritable chant du cygne du « commandatore » Vittorio de Sica. Eblouissant d’émotion contenue dans sa version restaurée.

« Mieux vaut mourir jeune quand on a encore du temps devant soi pour ressusciter » Giorgio Bassani

A la recherche du temps retrouvé

Le jardin du film lui-même est un royaume arboré en suspension hors du temps dans l’enclos paradisiaque qui ceint l’antique domaine patricien. Les hauts murs forment comme des remparts qui isolent la villa du reste de Ferrare sous la férule fasciste et les restrictions antijuives.

D’entrée de générique, la lumière vaporeuse de ce temps figé qu’on doit au directeur de la photographie, Ennio Guarnieri, est réfractée dans les frondaisons des arbres de haute futaie : peupliers, ormes, platanes, hêtres. Des arbres multi-séculaires qui assoient la pérennité d’une noblesse familiale ancestrale hantant ce cadre bucolique. La luminosité du soleil est réverbérée à travers les trouées de végétation luxuriante. Le temps a pris racine comme cette famille hébraïque aristocratique italienne qui vit en marge dans un immense eden de verdure, une serre lumineuse et un jardin-ghetto où bourgeonne une jeunesse exaltée et insouciante tandis que les lois raciales anti-juives continuent d’être édictées et que plane l’ombre de l’holocauste dans la lumière persistante d’un été idyllique.

Noblesse oblige malgré la montée du fascisme

Comme dans le Guépard de Visconti (1963), Vittorio de Sica lève un voile embrumé sur une aristocratie fossilisée dans une vie autarcique, une aristocratie engoncée dans ses privilèges de classe qui la coupe des bouleversements du monde. Les Finzi-Contini constituent une branche aristocratique de l’arbre de la petite communauté juive de Ferrare dont les racines sont encore noueuses et vivaces. Noblesse oblige, lorsque les lieux de récréation sont interdits à l’accès des Juifs en raison des restrictions qu’ils se voient infligées, les Finzi-Contini ouvrent leur jardin à la communauté. Les occupants sont les derniers survivants d’un monde juif pétri d’art et de culture. Leur jardin est un vestige où ils cultivent leurs passions : la nature, les arbres, la végétation luxuriante, la poésie, symboles de leur pérennité dans le temps.

Le clan Finzi-Contini vit en totale autarcie comme un microcosme retranché de la réalité du quotidien, à l’écart de la congrégation communautaire juive de Ferrare. Le jardin se mue alors en sanctuaire où le temps s’éternise à l’image du platane familial que Micol date de l’époque des Borgia.

Les Finzi-Contini sont au crépuscule de leur vie et ils l’ignorent copieusement et s’en soucient comme d’une guigne. Ils tournent ostensiblemement le dos aux ukases. En 1938, l’Italie compte 47 000 juifs dont une partie concentrée à Ferrare nichée au coeur de la plaine du Pô. 6 000 juifs ont quitté l’Italie pour ne pas devoir affronter le joug du régime fasciste mussolinien en place. Mussolini méprise Hitler qu’il perçoit comme un pantin carnavalesque mais, dans le même temps, il s’insurge contre le peuple italien qu’il veut durcir dans un élan d’autoritarisme. Après moult revirements, il l’entraîne alors sur la pente du totalitarisme multipliant les exactions anti-juives ; les juifs italiens étant assimilés à l’opposition anti-fasciste.

En dehors des murs d’enceinte du palazzo des Finzi- Contini, les persécutions et les brimades affectent la
petite-bourgeoisie citadine juive. Giorgio (Lino Capolicchio) en fait partie qui est banni du club local de
tennis et se voit interdire l’accès de la bibliothèque municipale pour son appartenance religieuse. Il s’oppose violemment à son père (Romollo Vali) qui cautionne les exactions du Duce au prétexte qu’elles sont supportables tant qu’elles n’empiètent pas sur les droits fondamentaux du citoyen.

Innocence adamique et amour avorté

De Sica met en perspective l’axiome de Léon Tolstoï : « une histoire privée devient extraordinaire si un
événement historique est présent en arrière-fond ». Il adapte le roman éponyme de Giorgio Bassani tout en latence et temporisation où seuls les sentiments exacerbés et intériorisés affleurent et où le protagoniste narrateur Giorgio Bassani fait son éducation sentimentale douloureuse. La part autobiographique du roman se retrouve dans son innocence adamique, son immaturité d’adolescent attardé qui aime Micol (Dominique Sanda) d’un amour enfiévré, pur et platonique encadré par la somptuosité intemporelle du décor végétal. Giorgio et Micol revisitent le mythe éternel d’Orphée et Eurydice dans une parabole sur l’innocence vouée à la damnation. Giorgio étudie la poésie de Carducci tandis que Mycol celle d’Emily Dickinson qui passa le plus clair de sonexistence à vivre dans l’introversion et la réclusion. Elle apparaît dès lors comme une nymphe sauvage fécondée et enracinée dans la nature. Elle ne se laisse approcher par Giorgio que pour mieux se dérober à lui. Giorgio devient Adam chassé du paradis terrestre. Il se refuse à fermer la parenthèse de cette douce éternité illusoire des amours enfantines et précipite par là même son exclusion.

Une érotisation des rapports amoureux

Dans ce film, le temps immémorial façonne l’espace. Le village médiéval de Ferrare vibre de l’exubérance de cette jeunesse estudiantine juive discriminée qui s’ébat dans le jardin des Finzi-Contini depuis qu’elle s’est vue interdire l’accès au club de tennis municipal en vertu des lois raciales anti-juives. Et le tennis est un vecteur et une symbolique forts qui véhiculent cette érotisation innocente des rapports amoureux. De Sica observe cet entrelacs des flirts et mondanités par d’incessants recadrages de zoom où chaque protagoniste épie l’autre dans un chevauchement perpétuel. Le communisme et la pilosité affichés de Malarte (Fabio Testi) auront raison du dernier bastion de résistance physique de Micol. Elle se donnera à lui et anéantira toute velléité de reconquête chez Giorgio pourtant solidement amouraché. La scène est montrée sans équivoque où les regards des protagonistes se fixent mutuellement dans une frontalité farouche. La relation avortée entre Micol et Giorgio métaphorise l’échec cuisant de l’alliance européenne tandis que Micol se laisse déflorée par un fasciste. A travers son consentement satisfait, De Sica laisse entrevoir qu’il s’agit non d’un viol mais d’une acceptation tacite par la vieille aristocratie de ce pays dans cette union contre nature. Micol s’émancipe définitivement de sa relation d’enfance avec Giorgio qu’elle considère comme son frère d’élection. Elle repousse ses avances comme le fascisme fait une infidélité à la vieille Italie. Elle sort de cette antique léthargie pour aller au-devant d’un destin qu’elle pressent inéluctable.

Au milieu de ces plantes d’un autre âge, Micol est une pousse sauvage qui dénote d’une certaine frivolité, celle de l’instant présent qu’elle entend vivre pleinement dans l’exacerbation des rapports amoureux de la génération de son âge.

Par son imprévisibilité, Micol dévoile un instinct animal comme le montre sa complicité avec son chien Ior qui ne la quitte pas d’une foulée. Le magnétisme de son regard irradie comme un rayon solaire sur son frère cancéreux, Alberto (Helmut Berger). Elle est une initiatrice pour Giorgio qu’elle incite, encore adolescente, à braver l’interdit en escaladant le mur d’enceinte de la propriété des Finzi-Contini.

Eterniser la mémoire vive de la Shoah

A maintes reprises,Vittorio de Sica fait subtilement usage de l’analepse pour immortaliser la réminiscence amoureuse de son héros, Giorgio, ou recourt à l’ellipse spatio-temporelle. Le film opère des recadrages nombreux qui sont autant de rectificatifs de la mémoire en acte. C’est dans les classes que les juifs de Ferrare sont parqués avant d’être dispatchés vers les camps de concentration à la fin du film. Dans un flash-back nostalgique, Micol se revoit enfant dans cette même classe ou une classe similaire. Puis s’amorçent tous ces champs vides de la ville intra-muros sur fond de chant funèbre hébraïque qui résonne comme une complainte émouvante. Après avoir filmé, tour à tour, cette jeunesse insouciante, en train de jouer au tennis dans un échange de balles, le temps suspend son vol comme la partie de tennis qui s’immobilise. Le court de tennis familial apparaît étrangement déserté dans la pénombre crépusculaire. L’épilogue de De Sica qui diffère de celui imaginé par Bassani est une forme d’hommage pudique aux juifs persécutés de la Shoah.

Le Commandatore » ou « il signore », comme il avait pour habitude de se faire appeler par coquetterie, signe avec le jardin des Finzi-Contini une oeuvre délicatement émouvante que le sujet et l’accélération soudaine du temps après une longue dilatation du récit intensifient dans une apogée. Giorgio Bassani, l’auteur du roman éponyme et le héros-locuteur, désavoua l’adaptation. Comment pouvait-il en être autrement quand le temps de l’écriture égrène des souvenirs que le temps cinématographique s’ingénie à condenser ? Il n’en reste toujours pas moins vrai que le jardin des Finzi-Contini continue de marquer les esprits et de transporter d’émotion forte les spectateurs de tous poils qu’ils le découvrent pour la première fois ou le revoient. En même temps qu’il contribue à éterniser la mémoire vive de l’holocauste.

 

Distribution : les films du Camélia

Titre original : Il giardino dei Finzi Contini

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Durée : 94 mn


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