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Les Estivants

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Pour sa cinquième réalisation, Valeria Bruni Tedeschi met en scène des existences tourmentées dans un bijou d’écriture troublant, sur notre incapacité à vivre ensemble. Un grand carnaval, tantôt grotesque, tantôt saignant, qui dresse le portrait d’une humanité divisée et fardée, et pose une question fondamentale : peut-on continuer ainsi ?

Un film comme les autres?

Les Estivants est assurément un film de Valeria Bruni Tedeschi ; un style reconnaissable, des personnages identifiables, comme des variations sur les mêmes thèmes – famille, religion, amour, argent. La comédienne-réalisatrice se met en scène dès le début dans le rôle de l’élève convoquée au tableau : grand oral du CNC, suivi d’une grosse crise de larmes – son amant l’a larguée peu avant. Les jurés sont réticents à l’idée de la financer, et toutes les critiques que l’artiste reçoit d’ordinaire y passent ; « à chaque film c’est la même chose », « elle raconte toujours sa vie » … Le ton du film est lancé ; ce nouvel objet n’est pas un opus supplémentaire, il a plutôt valeur de retournement métaphysique dans la carrière de la cinéaste. Une femme en crise se questionne sur sa capacité à raconter ce qui lui arrive, et à vivre au présent. Les Estivants se caractérise par sa confusion totale des récits, des événements, des sentiments, des temps, des êtres… Comme une grosse grimace bien laide de la réalisatrice à elle-même, qui ferait sourire et donnerait la chair de poule. Mais derrière ce style mis en jeu, il y a une crise et une critique ; celle de la cinquantaine que l’héroïne traverse, celle du couple, concept vague et désespérant tant il semble une affabulation ; celle des migrants, aux portes de la villa mais invisibles, nous montrant plutôt que le ver est dans la pomme. La génération Desplechin-Chéreau, celle qui vivait de petits boulots et dans l’inachèvement, a grandi ; ils tous ont cinquante ans, peuvent se comparer, vérifier leur réussite dans celle des autres. Épuisés, les couples et les corps se font l’amour comme on fait la guerre, avec désir et terreur.

Comme il est difficile de vivre ensemble…

Les Estivants est donc un film à l’épreuve de lui-même, qui teste son propre style, sa propre façon d’écrire, ses thématiques ; comme toujours, la famille et la religion sont les deux grandes communautés passées au crible. Moquées pour leur embourgeoisement, leur grande suffisance et leur détresse absolue, elles sont sans arrêt mises à mal par tout un tas de péripéties et de personnages intrus. C’est l’incapacité d’un groupe à vivre ensemble alors que tous appartiennent à la même espèce. Personne n’est à sa place, ni n’y est heureux. Chacun cherche son espace, va et vient dans un circuit très bien mené ; que ce soit l’espace des employés vivant en marge de l’espace principal, ou l’espace de la mer infestée de yachts qui accueille miraculeusement Yolande Moreau et son amant le temps d’une virée nocturne. Noémie Lvovsky passe son temps à l’arrière, en coulisses, et préfère quitter une réception car elle dénote… Personne n’est aimable, à part peut-être Nathalie, la scénariste, et Pauline, la bonne ; des femmes aimantes, sensibles, à taille humaine ; ni grotesques, ni tragi-comiques. Elles pleurent les morts, tentent d’aimer et de comprendre les vivants.

En somme, le film procure une grande inquiétude, une détresse même, par ces personnages cruels et égoïstes – Arditi en homme de pouvoir imposant et puant ; Marisa Borini en mère sourde aux malheurs de sa fille… C’est la fin d’un monde ; celui où les grands bourgeois blancs traitent leurs employés comme il y a un siècle. C’est un film politique car il fait de la violence sociale le nœud des rapports et des existences ; jalousie entre un père et un fils se battant pour la place d’intendant de la demeure, démission par amour d’une bonne qui préfère les bains de minuit aux serpillères sales ; amour impossible et moqué par tous entre une scénariste parisienne et un cuisinier taiseux… Ce monde tchekhovien est exclu du réel, il est une société à lui tout seul, avec ses codes, ses lois, sa mécanique.

 

 

Réflexion métaphysique

Tout le monde a un clown ; chaque acteur passe sa vie à le chercher ; triste, gay, farceur, mélancolique ou timide ; celui de Valeria Bruni Tedeschi est mort, ou agonisant. Ce film raconte cette agonie, ce chant du cygne, cette dernière pirouette tragique. Car Valeria/Anna est un clown ; elle porte en lui tous les péchés de l’existence ; elle est inconséquente, égoïste, névrosée, solitaire. Avec lui, elle pose nos questions : qui reconnaît-on et à quoi appartenons-nous ? Bergson demandait « qui sommes-nous, d’où venons-nous ou allons-nous », problème de l’humanité toute entière. Anna porte ce masque de clown et ce dès la séquence d’ouverture grotesque plein de joie, de haine, de précipitation et d’euphorie, où son masque se tord, se craquelle et tombe. Le propre du clown, c’est son sens critique ; aller à contresens, et provoquer des réactions. Le clown de Valeria Bruni Tedeschi (et ses deux comparses d’écriture, Agnès de Sacy et Noémie Lvovsky) opère de la sorte : la comédie c’est rire quand les gens pleurent ; la tragédie c’est pleurer quand les gens rient. La séquence finale à la Antonioni traduit ce grand trouble qui teinte l’ensemble du film. Perdue dans une brume épaisse, la réalisatrice appelle les morts et les vivants, sans rien discerner. La brume finale est un brouillard qui empêche, qui cache ; la réalisatrice est dépossédée de ses films (celui de la diégèse et celui auquel elle appartient), elle erre à l’aveugle dans un tunnel, où les corps, les paroles et les êtres se mélangent. Comme au paradis quand les sens et l’intellect sont hors service ; c’est une brume spirituelle mais aussi bassement corporelle, peut-être celle toxique qui annonçait les lépreux. La caméra rampe, avance à pas légers, comme une menace, et capture des visages sublimes et lumineux, entourés d’un vacarme et d’un brouillard indécelables.

 

 

Noirceur estivale

Avec les films de VBT, on ne peut s’empêcher de jouer au jeu des sept familles ; Valeria Golino incarne une Carla Bruni lumineuse et lasse (après que Chiara Mastroianni l’a jouée dans Il est plus facile pour un chameau…), Louis Garrel est reconnaissable sous les traits de Riccardo Scamarcio ; Arditi est grimé en un Sarkozy détestable, rôdant dans sa piscine autour de proies gauchistes… Une fois que l’on a reconstitué toute cette mythologie, le film prend une tournure presque macabre, malsaine, où chaque masque enfilé se dégrade, s’enlaidit à mesure que les couples se font, se défont, se confondent… Valeria Bruni Tedeschi nous pique, nous maltraite, tout autant qu’elle nous amuse. Le personnage le plus surprenant est cette petite fille de 8 ans, sans doute la plus sérieuse de tous. Son regard critique, extérieur, la détache des autres aussi parce qu’elle est plus jeune, parce qu’elle est noire et parce qu’elle n’a pas l’expérience qu’ont les adultes. Un mélange de naïveté et de pertinence. Elle est un témoin ; elle assiste au spectacle familial, entourée d’anonymes, lors d’un dîner grotesque – on se croirait dans une fable fellinienne. Les Estivants est riche de ce métissage ; proche d’une mélancolie gracieuse à la française mais relevé d’une folie sanguine italienne.  Son titre est trompeur ; derrière l’oisiveté de l’été se cache la laideur de sentiments cachés. « Il me semble que la misère serait moins pénible au soleil » disait Aznavour. Les Estivants défend le contraire. Film d’été, certes ; mais film très noir. On pourrait parler de noirceur estivale comme d’un genre à part entière. Pensons à la séquence finale de Qu’est-il arrivé à Baby Jane ? qui se termine sur une plage noire de monde ; ou au récent Ava qui traitait la cécité sous un soleil adolescent cuisant. La violence et la douleur sont plus fortes en été car le soleil écrase, alourdit, il est implacable. On n’a pas le droit d’être malheureux en été, on va à contre-courant. La douleur est une alerte ; la fin est proche, mais laquelle ? En tout cas, quelque chose ne marche plus, ne tourne plus rond.

Titre original : Les Estivants

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Durée : 127 mn


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