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Zero Dark Thirty

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La traque et la mort de ben Laden en 2h30 par les yeux d´une cibleuse de la CIA : la morale est en berne, mais l´intensité garantie.

Le jour de l’annonce de la mort d’Oussama ben Laden, le 2 mai 2011, Kathryn Bigelow dut être partagée entre le soulagement et la colère. Certes, les États-Unis venaient de se débarrasser de l’ennemi public numéro un, en tête des charts de la CIA depuis les attentats du 11 septembre, mais la réalisatrice venait de voir détruit un travail de six années. Six ans qu’elle bûchait sur un scénario relatant la traque de ben Laden et l’échec d’une opération à Tora Bora en 2007, et voilà qu’elle était forcée de repartir de zéro parce que la réalité venait de dépasser la fiction, alors même qu’elle était entrée en pré-production. Un projet mourait, mais un autre prenait vie sur ses cendres : Zero Dark Thirty. Avec la certitude, cette fois, de pouvoir lui donner une conclusion viable.

Sans avoir la prétention de répondre à toutes les questions qui se posent autour des dix ans de recherches de la CIA au Moyen-Orient et de l’attaque finale sur le repaire d’Abbottabad, Zero Dark Thirty a l’ambition de résumer les grandes étapes de cette trajectoire jusqu’à son sanglant dénouement. L’excuse de la fiction n’est convoqué ni par Bigelow, ni par Mark Boal, son scénariste – comme c’était déjà le cas pour Démineurs (2009), Oscar du meilleur film en 2010. Ils présentent leur long métrage comme un « film-reportage » offrant une vision très brute des évènements et excluant tout sentimentalisme. Après que la mort de ben Laden a mis à plat leur projet commun, Boal s’est lancé dans une véritable enquête de fond sur le sujet, se rendant ici à Washington, là dans les pays du Moyen-Orient concernés (Pakistan et Afghanistan), interrogeant tous les acteurs de cette quête, jusqu’à pondre un script qui s’appuie sur des témoignages de première main. Difficile donc de ne pas se demander, devant Zero Dark Thirty, si les faits qui constituent sa matière doivent être considérés comme vraisemblables. Néanmoins, on remarquera que le raid final contre ben Laden fait écho à son déroulement raconté par un Navy Seal dans un ouvrage paru à la rentrée 2012, No Easy Day : The Firsthand Account of the Mission That Killed Osama Bin Laden (paru en France aux éditions du Seuil), preuve que les sources de Boal furent multiples.

« Je veux que vous me tuiez ben Laden ! »

Le film met en avant Maya, incarnée par Jessica Chastain, et joue sur une succession d’ellipses qui nous amène rapidement à la dernière phase des évènements, à partir de la fin 2008. Maya est une cibleuse, une analyste dont le but est de traquer des cibles prioritaires d’Al-Qaïda. D’abord innocente et troublée par les actes de torture perpétrés contre des prisonniers de la CIA, horrifiée par la violence du radicalisme aussi bien que celles des institutions qui prônent la liberté, puis déterminée à dénicher son ennemi, Maya suit un parcours psychologique qui devient progressivement une allégorie de celui de la nation américaine confrontée au terrorisme. Elle reste également une énigme : jamais le scénario n’explore ses motivations ni l’évolution de sa personnalité. D’abord pour des raisons pragmatiques, Kathryn Bigelow et Mark Boal s’interdisant toute référence à des détails biographiques sur leurs personnages qui pourraient permettre de révéler l’identité de leurs modèles. Ensuite pour des raisons narratives, car le script ne repose pas sur des ressorts émotionnels mais sur des faits, des intuitions et des caractères déterminés. La seule brèche dans la rigidité affective de Maya intervient à la toute fin du film, lorsqu’elle verse quelques larmes ; sans doute s’autorise-t-elle (et le film aussi) l’expression d’une émotion trop longtemps contenue en elle, et qu’elle s’interdisait à communiquer avant que l’objet de sa quête ne fût atteint.
 
 

 
 
Tant de détermination pose, évidemment, quelques questions d’ordre moral. Que Maya demande aux Navy Seals de lui « tuer Ben Laden » ne rentre aucunement en collision avec un positionnement moral quel qu’il soit, puisque ce positionnement est tout entier absent du film. Ce qui ne signifie pas que Kathryn Bigelow prône un patriotisme exacerbé ou mette en relief une volonté personnelle de vengeance : ce sont les faits qui parlent. Aux États-Unis, une mini-polémique est née autour des scènes de torture montrées dans les premières minutes, mais si ces scènes font partie de la réalité des évènements, n’est-il pas juste de les raconter sans prendre de pincettes morales ? Il s’avère que certains principes éthiques ont été bafoués par les agents de la CIA dans la traque des membres d’Al-Qaïda, un personnage y fait même allusion de façon nostalgique, accusant la nouvelle administration Obama de leur mettre des bâtons dans les roues. Mais il se trouve aussi qu’en définitive, ce ne sont pas les résultats des méthodes de torture, aussi insoutenables soient-elles, qui ont amené à la découverte du repaire de ben Laden à Abbottabad – les pots-de-vin, l’espionnage traditionnel et la surveillance électronique ont été les jalons menant à Abou Ahmed, sur une intuition toujours renouvelée de Maya, puis au responsable des attentats contre le World Trade Center.

Zero Dark Thirty (titre qui fait référence à l’heure où commence l’assaut contre la maison d’Abbottabad, 0h30) fait le récit d’un monde dans le monde où les codes moraux habituels sont suspendus, où seul compte le résultat. Avec peu de moyens mais avec la manière, sans jamais tomber dans l’un des nombreux pièges tendus par un tel sujet – nationalisme, caricature, dénonciation simpliste – Kathryn Bigelow confirme son statut de cinéaste essentielle et dresse un piédestal à la remarquable Jessica Chastain.

Titre original : Zero dark thirty

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Durée : 149 mn


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