Passé presque inaperçu à Cannes en 2025 sauf pour les polémiques idiotes concernant de soi-disant « compromissions » de son réalisateur avec le régime des mollahs, Woman and Child de Saeed Roustayi (2025) est une dénonciation toute en finesse des maux qui rongent la société iranienne (patriarcat et corruption), mais aussi un intelligent manifeste féministe (les femmes, quand elles le veulent, détiennent les clés du changement dans ce pays), un brillant exercice cinématographique (dont on est pas surpris de la part de Saeed Roustayi après La Loi de Téhéran et Leila et ses frères) et une nouvelle preuve du talent exceptionnel de l’actrice Parinaz Izadyar : celle-ci était déjà présente dans La Loi de Téhéran (2019) où elle était Elham, la midinette blonde compagne du truand Naser Khakzad, alors qu’ici elle est une mère tragique plus forte que le destin qui aurait pu l’accabler.
Le film raconte l’histoire de Mahnaz (Parinaz Izadyar), infirmière veuve qui élève seule ses deux enfants, Aliyar (doué mais en perte de repères et qui, faute d’attention, évolue vers le statut de petit caïd de son lycée) et la toute jeune Neda. Mahnaz vit dans le même appartement de Téhéran avec sa mère et sa sœur cadette Mehri (Soha Niasti). Tout va basculer avec l’arrivée d’Hamid (Payman Maadi), ambulancier qui trafique sur la misère des malades qu’il véhicule à la clinique, qui veut épouser Mahnaz puis la laisse tomber pour sa sœur Mehri. Dans le même temps Aliyar, exclu de son école par un surveillant borné et agressif, et confié avec Neda par Mahnaz à son ex beau-père (pour que les deux enfants ne troublent pas la cérémonie de demande en mariage d’Hamid à Mahnaz), est tellement maltraité par cet homme violent, qui le frappe avec sa ceinture, qu’il se suicide en se jetant par la fenêtre. Devant de tels coups du sort, Mahnaz est d’abord submergée par la haine : elle jette sa voiture contre celle du surveillant qui avait exclu son fils du lycée et ainsi précipité l’engrenage fatal ; elle lance une pétition qui aboutit à faire perdre à Hamid sa licence d’ambulancier (celui-ci se retrouve alors à gérer un parking/dortoir d’ambulances, sorte de bidonville qui fait penser aux lieux sordides déjà montrés par Saeed Roustayi dans La Loi de Téhéran). Mais elle se heurte à l’impassibilité de la justice d’État, incarnée par son avocat : un homme « propre sur lui » qui ne peut lui être d’aucun secours. Elle est à deux doigts de perdre la garde de sa petite Neda, par suite d’une sournoise manœuvre vengeresse d’Hamid allié au beau-père et au surveillant du lycée, tous trois coalisés contre elle. Plus tard, quand Mahnaz voit arriver dans sa clinique son beau-père, elle essayera en vain de le tuer en débranchant l’appareil qui lui permet de respirer. Woman and Child doit donc être vu comme une tragédie, selon le propos même de Saeed Roustayi : « La tragédie est permanente dans nos vies (Positif, no 780, p. 22, où il évoque des circonstances tragiques dans sa propre vie, dont la mort de son père). Ce « sentiment tragique de la vie » (titre d’un essai de Miguel de Unamuno) inspire ses films (La Loi de Téhéran en est l’exemple le plus saisissant) et montre la vraie profondeur de son cinéma. Chateaubriand l’écrivait dans ses Mémoires d’outre-tombe : « La vie, sans les mots qui la rendent grave, est un hochet d’enfant. »
Dans le conflit qui oppose entre eux les protagonistes de son film, l’intelligence du réalisateur est de ne pas sombrer dans un manichéisme primaire. Si les figures fortes sont féminines, ce ne sont pas non plus des saintes ! Ainsi Mahnaz, qui se prête au début aux caprices d’Hamid en changeant de look pour lui plaire (saisissante scène d’ouverture du film où l’on voit sans comprendre pourquoi d’abord des femmes au visage enduit de crème) puis en mettant à l’écart ses deux enfants (dont Aliyar qu’elle n’écoute pas assez et dont elle excuse toutes les bêtises), paraît vite proche de verser dans la folie meurtrière, par vengeance. Sa sœur Mehri trahit en quelque sorte Mahnaz en épousant Hamid puis en osant donner au fils qui naît de cette union le prénom d’Aliyar, le même que celui du fils disparu de Mahnaz. Quant à leur mère à toutes deux, elle se prête au départ à toutes les combines, et par ailleurs triche aux examens (pour réussir elle fait faire contre rétribution ses devoirs par son petit-fils Aliyar).

Mais ce sont les hommes les pires : Hamid qui exploite la misère des autres et abandonne Mahnaz pour sa sœur en pleine séance de demande en mariage ; le surveillant du lycée qui exclut Aliyar alors qu’il aurait pu s’en dispenser ; l’ex beau-père qui bat son petit-fils, l’enferme dans une chambre et le pousse au suicide. Eux semblent indécrottables, à la différence des femmes qui les entourent, capables d’amour et de pardon. D’où la dernière scène du film, particulièrement impressionnante et réussie, où l’on voit Mahnaz roder autour du nouveau-né de sa jeune sœur et où l’on s’attend presque à un infanticide : elle, vêtue toute en noir, ne vient-elle pas d’essayer de tuer son ex beau-père à la clinique ? Mais le spectateur comprend peu à peu qu’il s’agit du contraire. Elle veut rompre avec le cycle de la violence imposé par les hommes corrompus et égoïstes : elle dit au bébé tout son amour, entourée bientôt par sa sœur et sa mère, alors qu’Hamid, mauvais, les regarde à distance d’une autre pièce, séparé d’elles par des cloisons de verre. C’est la vraie leçon du film : ces femmes sauront s’entendent entre elles face au bourreau masculin, pour enfin élever « en homme bien » ce nouveau-né et contribuer peut-être à transformer en profondeur la société future. Utopie politique ? En tout cas (et sur ce point le titre du film est absolument explicite), dans un pays où l’État a été capable de tuer en 2022 Masha Amini, et en ce début d’année 2026 tant de jeunes innocents, ce sont des femmes pour Saeed Roustayi que viendra peut-être un jour le salut.
Ce film, on l’a dit, est porté par la performance exceptionnelle de Parinaz Izadyar, dont le visage aussi beau qu’expressif à juste titre a fasciné Saeed Roustayi : c’est celui d’une grande comédienne, capable de toutes les expressions (amour ou haine) portées à un degré tel d’incandescence qu’on pense aux grandes héroïnes grecques de la tragédie (Médée, Phèdre, Andromaque, Iphigénie…).
Woman and Child est par ailleurs une nouvelle démonstration du talent de son réalisateur. Le film, qui s’accélère par moment dans des scènes « coup de poing » étonnantes avec caméra à l’épaule (comme celles montrant les équipes médicales au travail dans l’urgence pour sauver des vies) est rempli de trouvailles visuelles : comme la toupie d’Aliyar – vrai fil rouge du film – qui tout en tournant sur elle-même semble risquer d’emporter les protagonistes vers la folie (on pense aux cauchemars acrophobes de « Scottie » dans Vertigo d’Hitchcock, lequel dans un autre de ses films, Psychose, avait déjà fait disparaître très vite son personnage qui paraissait le principal : Marion Crane, comme ici disparaît Aliyar qui avait dominé le début du film). Autre image récurrente : l’escalier donnant sur la cour intérieure de l’immeuble où vit Mahnaz, filmé plusieurs fois en plongée pour suggérer également vertige et mort. On retrouve comme dans La Loi de Téhéran le thème de la grille où, dans le lycée par suite d’une bêtise d’Aliyar, viennent buter comme pour les enfermer (l’Iran actuel est une vaste prison) enfants et parents. La séparation des sexes et la compréhension impossible entre eux (ici entre Mahnaz et Hamid) est suggérée dès le début par une scène où tous deux évoquent leur future union en dialoguant de part et d’autre d’un rideau vaporeux opaque qui ne cesse de se fermer et de s’ouvrir : mais à la fin, ce seront des vitres solides qui sépareront le groupe des femmes avec le bébé du minable Hamid. Extraordinaire est aussi la scène des adieux entre Mahnaz et son fils dans le cimetière où elle est effondrée à terre au milieu des tombes qui portent toutes des images de jeunes enfants. Signalons enfin (dans un film où les dialogues sont surabondants…comme chez Panahi) les respirations introduites sciemment par Saeed Roustayi par des jeux de regards silencieux (le film devait d’ailleurs à l’origine s’appeler Les Regards) : ainsi ce long échange de regards avant le passage devant le juge, quand le surveillant d’abord allié à Hamid contre Mahnaz croise le regard de la petite Neda et comprend que, s’il persévère dans son combat contre Mahnaz, celle-ci sera condamnée et la gamine innocente enlevée à sa mère, pour devenir ainsi l’innocente victime de cette querelle entre adultes. Il abandonne la partie et Neda gardera sa mère.
Ce qui n’a pas été compris à Cannes : Woman and Child est un film politique, qui s’attaque peut-être plus profondément que Un simple accident de Jafar Panahi aux maux qui rongent la société iranienne (patriarcat, corruption) en proposant sa solution pour l’avenir. Rendons donc justice à ce film sous-estimé, dominé par le jeu d’une actrice de « génie » (c’est le qualificatif justifié qu’utilise Saeed Roustayi) : Parinaz Izadyar.





