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Un millier d’années de bonnes prières (A Thousand Years of Good Prayers)

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Le voyage du foulard rouge…

Le communisme n’est pas mort. Il lui reste encore au moins une génération à vivre. Non pas celle des militants des temps passés mais celle des rêves que cette idéologie a installés chez beaucoup de gens.

Chez ces personnes qui ont sacrifié leur vie pour une idée, une illusion, une utopie ou, plus simplement, chez ceux qui croient encore à l’espoir et au progrès : ceux que nous appelons en somme les modernes. Tous ceux qui ne vivent pas encore dans le présent éternel de la postmodernité, dans le scepticisme du désenchantement actuel, dans la fin de l’histoire, dans le crépuscule infini des grands récits.

Mais il semble qu’il y ait chaque jour moins de candidats à cette aventure de l’illusion, et nombreux sont ceux qui penchent pour une éthique et une politique minimales, pour une «pensée faible », comme la définit le philosophe Gianni Vattimo.
Lâcheté intellectuelle ou sage retenue ?
Il n’est pas simple de répondre à cette alternative, dès lors qu’on se souvient des monstres nés du rêve de la modernité, et pour peu qu’on prenne le soin d’observer les instables chemins qui se dessinent, au début de ce nouveau millénaire.
C’est de cette aporie que traite Un millier d’années de bonnes prières, le dernier opus de Wayne Wang, réalisateur de Smoke, primé Concha de Oro au dernier festival de San Sebastian. Le directeur hongkongais, fruit atypique et occidentalisé de la prolifique nouvelle vague de réalisateurs venus de ce pays, offre un parfait exemple d’«œuvre ouverte », pour reprendre l’expression d’Umberto Eco, en mettant à jour l’ambiguïté dans laquelle se développe le monde contemporain, entre un passé néfaste mais apprécié, et un avenir sombre et désabusé.
L’histoire est aussi simple et transparente que sont complexes et inaccessibles les personnages. Le film raconte la rencontre entre un père (Mr. Shi) et sa fille (Yilan), lorsqu’après avoir vécu 12 ans aux Etats-Unis, la jeune fille reçoit la visite du vieil homme, qui a décidé de visiter le pays pendant sa retraite.

Loin d’être une œuvre idéologique ou politique, l’art de Wang tient dans l’incertitude qu’il alimente quant aux croyances et aux pensées des deux personnages. Le nœud du film reste évidement l’égarement que vit Yilan entre le poids de la tradition, symbolisé par son père, et les insatisfactions provoquées par le mode de vie occidental.
La figure ironique de cette gêne existentielle est un petit foulard rouge, symbole des années glorieuses du communisme chinois, que le père a noué à sa valise pour la reconnaître. Le bout de tissu est porteur du même dilemme que l’ancien camarade : comment s’adapter au nouveau monde sans renoncer aux valeurs erronées qui définissent une personne ou un objet ?
Le destin de l’emblématique foulard sera d’être noué autour des rideaux du salon, afin de les maintenir ouverts. En ce qui concerne le père, la réponse est loin d’être aussi naturelle, et Wang ne semble pas défendre inconditionnellement une conversion au capitalisme occidental.

Grâce à l’impérissable (et quelque peu érodée, il faut bien le dire) figure de l’étranger qui découvre les incongruités et les paradoxes de cette insolite société, le cinéaste né à Hong Kong trace une légère critique de son pays d’accueil et, plus généralement, du mode de vie actuel. Comme la mère du personnage de Good Bye Lenin !, mais avec moins de dramatisme, M.Shi découvre un univers où les personnes laissent des messages à des boîtes électroniques, où les jeunes filles s’exhibent presque nues au bord des piscines, où les gens ne prennent pas le temps de petit-déjeuner et où les femmes peuvent tromper leurs maris. Loin de se croire arrivé en terre promise donc, M. Shi comprend que la réalité des pays occidentaux a rendu sa fille malheureuse. Mais, loin de faiblir face à des situations pour le moins incongrues, il les affronte plutôt de manière ouverte et curieuse.
Une confrontation de générations, de cultures et, surtout, d’idéologies, qui éloigne le père et la fille sans que la caméra ne penche jamais d’un côté ni de l’autre, cette dernière faisant le portrait de personnages distants et presque désincarnés.

Il apparaît alors que cette incompréhension mutuelle est moins provoquée par le prosélytisme ou le dogmatisme de l’un des deux représentants, plutôt inexistant, mais par le passage ordinaire et inexorable du temps, une nécessité vitale qui fait avancer le monde, une confrontation créatrice entre les fantômes du passé et l’insouciance de l’avenir.
La nouveauté et l’intérêt de la rencontre réside en outre dans la relation distancée et critique que les deux personnages entretiennent avec leur mode de vie respectif. A l’image de ses paroles criées lors d’une dispute avec sa fille, la vie de Mr. Shi « a été un mensonge ». Mais, ici, le vieil homme l’a déjà réalisé, et il préfère vivre dans l’imposture, qui représente à ses yeux le sens même de sa vie. Ce n’est pas si facile de sortir de l’illusion, surtout lorsqu’elle est notre substance.

Mensonge également au sein de la société actuelle, comme en témoignent le portrait d’une jeune femme qui ne veut pas accepter sa douleur, malgré toutes les libertés que lui offre la démocratie, ainsi que celui d’une vieille grand-mère, la seule amie de Mr. Shi, qu’elle a connu sur le banc d’un parc, et qui conclut sa vie dans une maison de retraite, malgré les promesses faites par son fils.
Une œuvre pleine de tendresse, de mélancolie et d’humour, construite avec sobriété et dépouillement, où les dialogues sont rares et les mouvements de caméra lents (une synthèse habile du style asiatique, en particulier des techniques de Ozu et Mizoguchi), et qui aborde avec justesse la difficulté de trouver le bonheur, quels que soient le temps et l’endroit où l’on peut vivre.

Titre original : A Thousand Years of Good Prayers

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Durée : 83 mn


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