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Tromperie

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Desplechin rencontre Philip Roth ; subtil, réflexif et sensuel.

Communion d’esprits

Tromperie est un grand film de rencontres. Quand après les Fantômes d’Ismaël, Arnaud Desplechin entreprend de se tourner vers une œuvre de l’écrivain disparu d’Exit le fantôme, on attend impatiemment ce rendez-vous dont l’évidence nous réjouit.  Reprenant la structure du roman éponyme de Roth, composée d’une succession de dialogues, le réalisateur cherche encore moins à en modifier l’esprit ; une convergence toute naturelle s’opère entre les fantasmagories des deux auteurs.

Philip (Denis Podalydès), inattendu Professeur du désir, incarne cette fusion parfaite. Ses doutes existentiels s’inscrivent dans la lignée des personnages qui peuplent aussi bien l’univers des deux auteurs. La vitalité du corps mise à mal, l’arrogance, poussent Philip dans une frénésie de conquêtes et de reconquêtes. Autant d’occasions de rencontrer les femmes de sa vie. Fantômes du passé pour le personnage de Philip ? Autant d’occasions d’inviter les femmes qui occupent une place importante dans l’univers de Desplechin : Emmanuelle Devos pour une sixième collaboration, et Léa Seydoux, déjà remarquable dans une Roubaix, une lumière. Fantasmes d’un auteur en quête de muses ?

Il n’y a pas de questions existentielles plus pertinentes que celles qui restent sans réponses. Se faisant facétieux, le montage s’amuse alors à zapper les réponses attendues, de belles pirouettes pour les deux amants qui veulent se dénuder tout en continuant d’exhaler un parfum d’inconnu. Inspirée par l’humour de Roth, la plume de Desplechin atteint une légèreté toute guillerette. Donnant ainsi corps à un film « de dialogues » jamais bavard.

La vie est un théâtre

Le théâtre des rêves, des regrets, dans un Londres des années quatre-vingt où les lumières  tamisées et les appartements sophistiqués transcendent chaque tromperie. Théâtre dans le film, roman dans la vie des personnages. Et si ces mises en abime n’étaient pas le fruit des auteurs présumés, mais celles du personnage féminin sans nom incarnée par Léa Seydoux, qui, dès le prologue, nous invite à rejoindre le bureau de Philip. Un personnage en quête d’auteur qui reprendra sa liberté en fin de parcours. Mais comme aime à le rappeler Desplechin « L’art ne vaut rien s’il n’y a pas la vie« . La vie s’exprime ici dans une sensualité de chaque instant. De par les décors sensuels et superbes et vivants. Par les délicats enlacements des corps, et surtout par la suavité et la musicalité des voix. Des voix que les comédiens ont travaillées pour s’accorder et se désaccorder. Celle de Denis Podalydès plus posée, plus susurrée qu’à l’accoutumée,  celle de Léa Seydoux plus sensuelle et hypnotique que jamais. Si la vie est un théâtre, Arnaud Desplechin vénère le cinéma. On le sent inspiré par les couleurs des mélodrames hollywoodiens de Minnelli ou de Sirk pour que la riche atmosphère des appartements symbolise la force et la fragilité des passions. Dans ce bel écrin, Desplechin déploie son amour de la mise en scène;  jouant du cadrage pour travailler notre désir d’intimité, et des changements de ton et de rythme pour déconstruire la théâtralité de la dramaturgie. L’amour et la mort se croisent et se défient avec gravité et légèreté dans l’œuvre la plus apaisée et peut être la plus aboutie de son auteur jusqu’à ce jour.

Lire également l’interview que nous a accordée Arnaud Desplechin.

 

 

 

 

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Durée : 105 mn


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