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Interview d’Arnaud Desplechin

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« Un souvenir, c’est quelque chose qu’on arrache. »

Lundi 20 décembre, une journée presse organisée à Hôtel de Sers nous a permis de rencontrer Arnaud Desplechin. Pendant plus de quarante minutes, le réalisateur de Tromperie a répondu alternativement à mes questions ainsi qu’à celles de Tristan Duval-Cos pour Zone Critique. Délicat, enjoué, Arnaud Desplechin transmet à chacune de ses réponses toute sa passion pour la littérature et le cinéma, et fait preuve d’une grande humilité lorsque l’on évoque l’essence de son travail. Sa longue et brillante filmographie témoigne de tout de son talent.

Le contexte politique dans les pays de l’est, la question juive, dès La sentinelle (1992), des affinités avec Philip Roth semblent apparaitre. D’une façon générale, quels liens entretenaient-vous avec l’œuvre de l’auteur américain ?

Mes rapports avec l’œuvre de l’auteur sont d’abord un éclat de rire phénoménal et gigantesque quand je découvre Portnoy et son complexe. Non pas de l’humour mais une explosion de rire américain. Ce rire provient essentiellement d’une chose, Philip Roth se sert de lui-même comme moi je peux me servir de moi-même dans mes films. Il m’a appris à me servir de cela. Roth aime chuter de son piédestal en tant qu’écrivain. Sa déchéance est drôle. C’est cela dont je suis tombé amoureux dans son œuvre. Par ailleurs, il est son propre matériel, un grand nombre de ses  livres  se passent à Newark, moi, 9 films sur dix passent par Roubaix.

Pour revenir au cœur de votre question, j’ai été marqué par deux obsessions de Roth. Une obsession singulière et une inévitable. Une singulière obsession pour les pays sous oppression soviétique, un thème qui me passionne, je pense aussi à Trois souvenirs de ma jeunesse; toute la scène des réfugiés où on leurs apporte des papiers de l’argent… Pour moi, c’est le souvenir que l’Europe n’était pas une mais divisée en deux. Cette représentation me passionne. Je ne peux pas dire exactement pourquoi, peut-être par ce que j’ai lu les écrivains dissidents russes, les dissidents tchèques, comme Kundera, bien sûr. C’est une pensée qui m’a beaucoup apporté. Dans Tromperie, il y un portrait de Kafka dans le bureau de Philip. Et tout d’un coup, de regarder ce portrait, cela nous fait apprendre que finalement dans notre monde capitaliste nous ne sommes pas aussi libres que nous le croyons. On apprend beaucoup des dissidents; j’apprécie beaucoup la façon Roth aborde cette thématique. Il revient souvent sur ses systèmes coercitifs, dans la première partie de son œuvre, cela concerne les pays de l’est, comme dans L’orgie de Prague. Puis, il parlera plus tard, dans ces livres de la fin, des systèmes coercitifs américains, comme dans J’ai épousé un communiste, ou dans La tâche. Dans Tromperie, il n’était pas question de moderniser l’intrigue, je voulais revenir dans cette période de la guerre froide, où le trouble naissait d’un dialogue ou d’une absence de dialogue entre l’Est et l’Ouest.

Une obsession inévitable pour Roth est la question juive. Elle irrigue en permanence son œuvre. Moi je suis catholique, mais au cœur de ma vie il y a la singularité juive. C’est une évidence qui transparait dans ma filmographie. J’aime le personnage de Dalio dans La règle du jeu de Renoir. Cette  singularité juive me réjouit, c’est comme le sel de la vie. Cela me réjouit que ne nous soyons pas tous identiques. Sans dissemblance il n’y aurait pas le bonheur de vivre. Pour moi le plaisir c’est que nous soyons hommes et femmes, juifs et non juifs…. que ne nous soyons pas tous les mêmes.

Tromperie est un film d’intérieur, nourrit  par la nature des  rapports entre les personnages. Cependant, vous avez réussi à donner une énergie et une fluidité qui  ne nous donnent jamais l’impression d’être figés dans une forme de théâtre filmé ? On suppose qu’il s’agit là d’un enjeu principal de votre mise en scène?

Il y a eu d’abord un important de préparation. Une discipline. De savoir à l’avance comment on va filmer, c’est à dire tout le travail de découpage. Cette préparation ne sert que si on se réserve la possibilité de pouvoir improviser lorsqu’on arrive sur le plateau. La préparation a été très heureuse, le tournage a été très heureux. Puis, après ces deux étapes, j’étais été pris d’une grande peur.  Je me suis mis à faire le compte; j’avais soixante et une scènes où une femme parle à un homme dans un lieu circonscrit. Je me suis dit, on est mort, on va périr d’ennui. Et d’un coup, on  a fait feu de tout bois pour inventer des situations de paroles différentes, des tailles de cadre variées. Par exemple, la conversation a lieu dans le bureau de Philip, la lumière modifie le contexte, la place des personnages changent. Puis, souterrainement, cette conversation se poursuit  dans un parc.  Je voulais bien montrer qu’il ne s’agissait pas d’un film cérébral. J’ai voulu aérer le plus possible la mise en scène.

On a également l’impression que votre film nous transporte vers un autre cinéma. Vers le cinéma hollywoodien des années quarante et cinquante. Au niveau de son atmosphère, le soin apportait à la photographie aux décors…

Il y a un côté de comédie américaine. L’air à la Woody Allen qui ouvre le film invite à cela. Je pense à un film qui est absolument charmant, Indiscret, de Stanley Donen. Dans le quel Cary Grant, qui vit aux États-Unis, entretient une relation avec Ingrid Bergman lorsqu’il voyage à Londres. Un jour, il lui avoue qu’il n’est pas marié et qu’il peut donc l’épouser. Pour cette dernière, il n’en est pas question, elle décide alors de rompre immédiatement leur relation. D’une façon plus large, on a pensé à ces films là. Dans le style d’image que j’ai demandé à Yorick Le Saux, je voulais qu’on retrouve cet aspect flamboyant, pour sortir d’une situation apparemment ordinaire.

Trois Souvenirs de ma jeunesse, Les fantômes d’Ismaël, Tromperie…. posent la même question : Qu’est-ce qu’un souvenir ? Une image fidèle à la réalité? Ou un fantasme que l’on vit au présent ?  Si ce n’est pas trop indiscret, comment vivez-vous avec vos souvenirs ?

Un souvenir, c’est quelque chose qu’on arrache. Je ne me souviens pas parfaitement de la dernière phrase d‘Une autre femme de Woody Allen, mais la question se résumait ainsi : Est-ce que le souvenir est quelque chose qui nous échappe ou quelque chose qui nous appartient ? Je pense, personnellement, qu’il s’agit des deux en même temps. Dans le livre de Roth, il y a un chapitre que je peux  vous citer de mémoire car il est très court, c’est : Oh, une nouvelle ceinture ! Cela invite le réalisateur à faire preuve d’imagination. Est-ce que c’est l’homme qui défait la ceinture de la fille ? Est-ce que c’est la fille qui défait la ceinture de l’homme ? Lorsque vous vivez en couple, ce n’est pas l’épouse qui dirait ce type de phrase. La ceinture aurait été achetée en supermarché. Ce qui est doux dans la relation de couple, c’est l’habitude. Dans le cadre des relations extra-conjugales, les souvenirs sont évanescents. Vous voyez l’être aimé le lundi, peut-être que vous ne le reverrez pas le jeudi. Je pense que Philip cherche à arracher au temps des phrases qu’il gardera toute sa vie. La fille lui a dit une chose toute banale, mais il s’en souviendra toute sa vie comme d’un miracle de présence, de drôlerie, de signifiant.

Au niveau personnel, les souvenirs s’effacent totalement. Et ce pour plusieurs raisons. La première est liée à mon parcours, avant mes 17 ans, où j’ai eu la chance de travailler dans le cinéma comme électricien, et de suivre des cours à la faculté; toute ma vie antérieure ne m’intéressait pas. J’ai toujours voulu travailler dans le cinéma, et j’ai cherché à ne pas retenir ce qui a précédé mon parcours. Par ailleurs, une année chasse l’autre, j’aime tellement vivre au temps présent que je n’ai pas le temps de collecter le passé ni de le ressasser. En même temps, ce n’est pas totalement vrai. Car si je ne revois jamais les films que j’ai faits, je me souviens de tout. De chaque scène, de chaque plan. Lorsque j’ai restauré mes trois premiers films, l’étalonneur était stupéfait. Mais de ma vie, je me souviens très peu. C’est peut-être pour cela que j’ai une telle admiration pour Philip Roth qui collecte ses moments de vie.

 

Un grand merci aux deux attachées de presse, Marie Queysanne et Alizée Morin,  qui ont organisé cet entretien avec beaucoup de professionnalisme et de sollicitude.

Lire aussi l’article consacré à Tromperie.

 

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