Un scénario encombrant
Après Frédéric Sojcher qui avait marqué les esprits d’une manière différente avec son film Hitler à Hollywood sorti en 2010, Rubika Shah se plonge à son tour dans un drôle de vrai-faux film documentaire sur un scénario jamais produit ni réalisé en 1932 à Hollywood par Herman J. Mankiewicz qui sera plus tard le scénariste du célèbre film d’Orson Welles, Citizen Kane. En effet, The Mad Dog of Europe est un script visionnaire dénonçant la menace hitlérienne. Entre pressions diplomatiques et intérêts économiques, les studios hollywoodiens préférèrent se taire et enterrer le projet. L’histoire de ce film jamais produit semble aujourd’hui résonner avec les fractures de plus en plus menaçantes de notre époque.

Les nazis investissent Hollywood
On savait que l’arrivée du nazisme en Allemagne avait provoqué un exode massif des réalisateurs juifs qui avaient déjà pour la plupart une carrière en Europe et dont le plus emblématique est bien sûr Fritz Lang, mais d’autres comme Charles Vidor ou encore Fred Zinnemann. Mais on connaît moins l’intérêt que Hitler et Goebbels portaient au cinéma hollywoodien, eux qui avaient créé les studios Continental pour la France et conservaient les studios de Babelsberg en Allemagne et que ce film documentaire explique. C’était l’occasion de mettre un pied en Amérique et tenter d’investir dans le cinéma américain qui était déjà florissant. D’un autre côté, les États-Unis, adoptent dans les années 1930, une posture largement isolationniste. Traumatisée par la Première Guerre mondiale et frappée de plein fouet par la Grande Dépression, la société américaine se concentre sur ses problématiques internes et rejette majoritairement toute implication dans les affaires européennes. On constate une attitude similaire à Hollywood : bien que certains artistes souhaitent prendre position, les grands studios craignent les répercussions économiques et diplomatiques d’un film ouvertement anti-nazi, risquant la perte de marchés étrangers et d’engager des tensions avec l’Allemagne. Le projet The Mad Dog of Europe ne verra donc jamais le jour. Le documentaire du même nom revient sur cette œuvre avortée pour mettre en lumière un moment clé : celui où l’inaction devient politique.

Cupidité, frilosité et attentisme
À travers cette histoire, le film interroge la responsabilité politique, morale et artistique face à la montée du fascisme, et montre comment le silence, la prudence ou l’intérêt économique peuvent contribuer à retarder la prise de conscience, et par là peut-être, la révolte. C’est encore une position purement financière qui a primé et, ainsi que l’analyse Nicolas Morzelle, chercheur à l’université de Caen-Normandie : « Après avoir d’abord suscité une certaine méfiance dans les chancelleries européennes et nord-américaines, le régime nazi qui s’installe à compter de 1933 en Allemagne est non seulement toléré mais apparait comme un partenaire que l’on évite de critiquer. Outre les gigantesques intérêts financiers en jeu, l’Allemagne nazie étant un terrain d’investissement privilégié, ce rapprochement repose sur des convergences idéologiques au sein du monde occidental, incluant le racisme et l’antisémitisme. Hollywood n’est pas épargné par cette collusion économique et idéologique qui fait obstacle à la production de Mad Dog of Europe. » D’où l’importance de ce film militant et éclairant sur une certaine conception de la politique par le pays qui s’est toujours voulu excellemment démocratique…







