Pris de court

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Belle mise en scène, belle interprétation mais le film patine vers la fin en mélangeant le genre polar et le genre psychologique de manière un peu maladroite.

À la manière de Gena Rowlands

Pour son troisième court métrage, Emmanuelle Cuau ancienne élève de l’IDHEC et amie un temps de Robert Bresson, s’offre un beau casting, mais pas seulement. Bien sûr, encore une fois Virginie Efira crève l’écran dans le rôle d’une jeune maman de deux garçons, veuve depuis peu, et à qui la réalisatrice a sans doute voulu donner des airs de Gena Rowlands avec son manteau noir et sa coiffure impeccable. Flanquée de ses deux enfants, remarquablement interprétés par Renan Prévot et Jean-Baptiste Blanc, Nathalie débarque à Paris depuis le Canada, via Perpignan. Elle y rencontrera déconvenues sur déconvenues. Coécrit par Emmanuelle Cuau, Raphaëlle Valbrune-Desplechin et Eric Barbier, le scénario commence bien et installe une situation tout à fait crédible tant au niveau de la psychologie des personnages que de l’avancement de l’histoire. L’angoisse de cette mère qui ne veut pas parler de ses ennuis professionnels à ses enfants est tout à fait palpable, même si le spectateur pourrait avoir tendance à penser qu’en fait, elle agit mal en ne leur disant pas la vérité. On s’on attend bien sûr à un retour de manivelle qui sera d’ailleurs progressivement et finement amené.  

Trafics en tout genre

Cependant, vers la moitié du film, l’histoire hésite puis bascule dans un genre polar servi par un Gilbert Melchi comme toujours impeccable, qui campe un vrai méchant utilisant les jeunes pour ses trafics. Nathalie a finalement trouvé un travail d’orfèvre qui lui plaît chez une gentille patronne interprétée parfaitement par Marilyne Canto, dont on n’oubliera pas le dernier regard qu’elle lui lance. Prise dans une nasse à cause des mauvaises fréquentations de son aîné, tiraillée entre la culpabilité et la vie sociale contraignante, Nathalie ne craque pas, ce qui paraît bien peu réaliste. On sent bien que les scénaristes ont ici tenté de nous montrer jusqu’à quel degré d’abnégation peut aller l’amour d’une mère pour son enfant même si celui-ci est ingrat et malfaisant. Mais n’est pas Pasolini qui veut, certes, et Pris de Court n’a pas la force de Mamma Roma

Les méfaits du mensonge

Dommage en effet que le film n’hésite pas vers la fin à se lancer complètement dans une sorte de film policier psychologique qui va trop vite et qui, surtout, dévoile les failles d’un scénario qui flirte avec l’invraisemblable. Ceci est d’autant plus regrettable que la direction d’acteurs est très bonne, les décors et les situations crédibles. Il n’y a que cette volonté de faire finir à tout prix le film qui le condamne en fait au téléfilm et c’est bien dommage. Il aurait mieux valu nous laisser soit sur un drame sanglant, soit sur une fin ouverte. Dans la première partie, toute la lente construction de l’ambiance avec ses plans d’installation lents et méticuleux, s’écroule pour laisser place à un enchaînement de situations assez invraisemblables : deux enfants mélés à l’histoire et une mère censément traquée et impuissante. Il suffisait de presque rien pour faire de ce scénario un film d’ambiance. Emmanuelle Cuau aurait dû penser plus intensément à son maître Bresson qui lui conseillait de ne pas faire d’école de cinéma – alors que la Fémis semble bien présente ici avec ses tics de mise en scène – et de se cantonner aux histoires simples. L’intrusion des petits trafiquants, surtout lorsque l’héroïne travaille chez un bijoutier de renom, est une complication supplémentaire dont la gestion semble bien difficile.

Titre original : Pris de court

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Durée : 85 mn


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