En adaptant « Les Précieuses ridicules » de Molière avec ses élèves, Cécile pensait réhabiliter les Précieuses, ces premières féministes du XVIIe siècle, injustement oubliées. Elle n’imaginait pas que ce projet la conduirait à sortir de sa propre et insidieuse invisibilité.
Une salle de lycée, plutôt une salle où des spectacles se déroulent dans l’établissement. Une enseignante, des lycéens filmés en plans rapprochés, instaurant d’emblée une proximité, un lien, une attention. Cécile Roy-Fleury débute la séance par un questionnement sur le courant de la Préciosité et sa représentation par l’auteur de la fameuse comédie Les Précieuses ridicules. L’image de ces lettrées par Molière est-elle justifiée, ou caricaturale, voire orientée par le point de vue dominant du siècle classique ? Le travail de réflexion commence, comme l’appropriation par le groupe de la pièce, de son contexte d’écriture, des enjeux intellectuels voire sociétaux de notre époque.
Au fil des lectures et relectures, des conversations sur le contenu de l’ouvrage, la professeure de Lettres (de l’être ?) convie, afin d’enrichir les points de vue critiques des élèves, des intervenantes, l’universitaire Myriam Dufour-Maître, Noémie De Lattre, ou encore Agathe Charnet, autrice et comédienne qui ouvre la discussion sur le féminisme, et la lutte contre le sexisme. La Préciosité devient aux regards et dans l’esprit des apprenants une leçon d’émancipation, d’éducation, de culture. Portés par leur enseignante, les apprentis comédiens, en accord avec elle, décident de réécrire et d’interpréter la pièce selon leur fougue et leur sensibilité.

Ce documentaire, très empathique mais évitant la sensiblerie, met en lumière des portraits variés et touchants, en particulier celui de Cécile Roy-Fleury, qui décrit sa relation avec ses élèves comme un échange, un partage via le texte de Molière ou les autres livres étudiés en leur compagnie. Opérée, amputée d’un pied, estimant en premier lieu ne plus pouvoir revenir enseigner dans son établissement, Cécile Roy-Fleury, a puisé sa force et sa volonté de continuer son métier par l’écriture d’un recueil de poèmes (Chair Paysages) relatant cette étape de son existence, puis par la reprise des cours par des projets artistiques. Elle n’en confie pas un mot aux jeunes gens, de peur de les faire s’apitoyer sur son handicap. Un autre portrait vient alors : celui d’une élève malentendante, s’exprimant difficilement, et trouvant progressivement sa place par le théâtre. D’autres individualités parcourent, telles des pauses narratives et descriptives entre deux séances de répétitions, ce film que nous ressentons graduellement comme un plaidoyer pour les différences dans le collectif, sans militantisme forcené ou vision unilatérale du monde et des livres.

L’enthousiasme de ces citoyens, leur appréhension face à la littérature d’antan comme aux problèmes contemporains, l’énergie souriante de leur enseignante sont restitués par Fanny Guiard-Norel et son équipe avec un soin du cadrage, des ambiances, selon un filmage, une photographie et un montage grâce auxquels le spectateur se retrouve efficacement immergé dans le groupe lycéen. Précieuse(s) nous apparaît comme un bain de jeunesse, un îlot d’ouverture voire de résistance, face à l’uniformisation de la culture et aux préjugés sur ces acteurs en herbe de leur existence.





