Nos souvenirs

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Comme coupé en deux, « Nos souvenirs » baigne dans une matière morbide étrange dont le trouble disparaît hélas sous le poids de flash-back navrants.

La forêt japonaise d’Aokigahara ouvre le dernier film de Gus Van Sant, nommé originalement en son nom : « la mer des arbres » (The Sea of Trees, traduit en français par le commun « Nos souvenirs »). Tristement connue pour être un lieu prisé par ceux qui veulent mettre un terme à leurs jours, le cinéaste donne à l’écran l’image d’un sépulcre compact, beau et sombre, nature évanescente qui procède d’emblée de sa disparition par des effets troublants de mise au point biaisée et de flou de vision. Plus que symboliquement, la forêt avale les êtres qui s’y rendent. Ce rendu d’image brouillée par endroits, qui désajuste et confond le regard, forme sans doute la matière la plus intéressante et singulière du long métrage. Dans cette forêt à l’étrange légende qui fait de ses visiteurs les victimes d’une perte de sens due à l’incapacité de retrouver leur chemin une fois à l’intérieur, Gus Van Sant réussit à créer une sensation de déboussolage, de perte de repères plus psychologique que géographique, durant les premières minutes d’entrée dans la forêt.

Arthur Brennan transpire le mal-être qui le conduit tout droit dans ce « meilleur endroit pour mourir », les poches remplies de barbituriques qu’il compte avaler d’un coup assis sur un rocher. Beau projet interrompu brutalement par l’apparition d’un homme japonais ensanglanté jailli de nulle part et qui cherche désespérément un moyen de sortir du lieu. Cet individu hagard et mystérieux va dévier Brennan de son objectif, et déclencher une errance aux faux airs panthéistes à la recherche de la sortie de ce labyrinthe végétal. Cette mise en scène qui dissémine des traces de surnaturel dans un environnement à la teneur existentielle un peu lourde mais au coeur morbide pénétrant va dès lors se mettre à alterner avec les flash-back de la vie (ou plutôt de la mort) du couple d’Arthur Brennan. Fait d’aller-retours entre ces deux environnements, le film se détourne des effets de son égarement pour souffrir de l’ensemble de ces séquences hors de la forêt, au récit accablant et assez sinistre.
 

Ces parallèles qui représentent le délitement progressif de son couple avec Joan reposent sur une mise en scène très désagréable et avilissante, dotée d’une morale douteuse et sordide que l’on pourrait résumer ainsi : détruisez l’être aimé autant que vous voulez tant qu’il y a la santé, dès lors que la mort menace apprenez à l’apprécier…Ni Matthew McConaughey ni Naomi Watts, pourtant tout deux très bons, n’arrivent à sauver et s’extirper de ce récit pathétique. Le cinéaste se laisse emporter par des normes sentimentales dont on cherche le sens et qui virent presque à l’obscène, dans un magma spongieux de larmes et de violence psychologique. Nous sommes loin de la nudité crue mais distanciée, du mal être à la fois apathique et acéré, qui saisissait le personnage de Blake (alias Kurt Cobain) dans Last Days (2005). Dans ce film, les bois que filmaient Gus Van Sant portaient la pâleur mortifère du chanteur, son dénuement aux couleurs d’arbres de clairière troués et clairs. Dans Nos souvenirs, les arbres bleutés de la forêt d’Aokigahara pointent vers un maniérisme convenu.

Comme coupé en deux dans son élaboration, le film fait les frais de son oscillation entre une partie lourde et surlignée, et des promesses de sensations étranges (l’atmosphère dans la forêt lorsqu’elle ne sombre pas dans un mysticisme facile, l’errance entre les deux hommes, leur solitude) qui pouvaient rappeler de beaux moments de sa filmographie, notamment sa trilogie de la mort,Gerry (2002), Elephant(2003) et Last Days (2005), mais qui n’aboutissent pas. En témoigne l’introduction du film qui fait se succéder la forêt japonaise à une séquence d’aéroport qui suit Matthew McConnaughey au son d’une musique « à l’américaine » creuse et agaçante. Comme cet effet de flou qui forme l’image dans certains plans, c’est toute une partie du film que l’on voudrait gommer pour se focaliser sur l’approfondissement de l’autre, sur la figure de Ken Watanabe, être de l’entre deux mondes, seul ectoplasme plus vivant que les vivants, indéfini comme les « photos peintures » de Gerhard Richter et témoin malheureux d’une jonction cinématographique ratée.

Titre original : The Sea of Trees

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Durée : 110 mn


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