Mia Madre

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Nanni Moretti filme une femme désemparée devant la mort prochaine de sa mère. Un film d´une très grande finesse et sans artifice.

On peut vraiment se réjouir que le dernier film de Nanni Moretti, Mia Madre soit, à la veille de sa sortie, l’objet d’un tel engouement dans la presse française car il met à la une la finesse, la simplicité, la sobriété faites cinéma. Tant de qualités rassemblées en un seul film, qui nous le savons ne courent pas les rues habituellement, mais que l’auteur de La Chambre du fils (Palme d’or 2001) a su utiliser pour, du coup, transmettre une émotion simple et pure d’autant plus forte qu’elle est véridique et tissée à partir de petits riens, pas à pas, sans aucune artificialité et sans brutalité, en mêlant dans un même mouvement, sans que l’on s’en rende compte toujours, les rêves de Margherita (excellente Margherita Buy), ses pensées, et le prosaïsme de la vie quotidienne. Toute cette fluidité entre imaginaire et vie réelle fait de Mia Madre un film très doux, presque chaleureux en dépit de la gravité de son sujet.

L’idée de Mia Madre est venue À Nanni Moretti alors que sa propre mère meurt, lors du montage de son précédent film Habemus Papam (2011). Mia Madre est donc une oeuvre éminemment personnelle, sans que le réalisateur n’ en soit pour autant le centre. C’est à Margherita, son héroïne, dans le film réalisatrice de cinéma, mère d’une petite fille et divorcée, à qui est dévolu le rôle de veiller une mère dont elle sait que l’agonie est proche. Nanni Moretti, lui, joue le rôle de son frère, se tenant toujours à l’arrière-plan, presque en contrepoint, d’une sœur aux prises avec la douleur, le doute, toutes les questions qui l’assaillent et qui en font un être instable, agité par l’angoisse de la mort annoncée de sa mère. Le frère donc, même s’il est effacé, a ici un rôle primordial dans le dispositif que met en place Moretti ; il est la référence, le pilier sur lequel Margherita peut s’appuyer, sans que cela ne soit jamais asséné ; au contraire la complicité entre le frère et la sœur est seulement visible dans des gestes retenus, des paroles muettes à travers une vitre, toujours d’une extrême discrétion – des mouvements à peine perceptibles qui sont une des explications de la subtile émotion qui se dégage de cette histoire simple.

Mia Madre n’est pas un film sur le deuil, mais un film sur la préparation au deuil, sur la mort qui vient. Ces moments où l’on entoure un proche malade qui va s’en aller. On pense à La Gueule Ouverte (1974) de Maurice Pialat, dans lequel le cinéaste français montre l’agonie d’une femme (Monique Mélinand) entourée notamment de son fils (Philippe Léotard) et de l’amie de celui-ci (Nathalie Baye). Pialat et Moretti traitent du même sujet et c’est aussi dans les deux cas un thème autobiographique. C’est l’agonie de leur propre mère qu’ils filment. Pialat, avec sa violence naturaliste jamais égalée, met l’homme à nu, montre ce qu’il est devant la mort, sans concession. Et le maître français ne nous épargne pas, il va jusqu’au bout du désossement de ses personnages, de son entreprise de dévoilement de l’homme et ainsi nous laisse pantelants devant nos contradictions les plus terribles – sans échappatoire. La méthode de Moretti est bien plus douce. Si lui non plus n’ use pas d’artifices, de facilités, encore moins de clichés et d’une unitéralité arrangeante, son film n’est pas vraiment pessimiste. Au contraire, c’est un film doux, une démonstration de ce que la période précédant le deuil d’un proche, si elle bouleverse, fait perdre ses repères, est aussi le moment pour les hommes de la réconciliation, de se retrouver.

 

De se retrouver, de s’aimer et aussi d’établir une transmission du savoir, de la culture, entre les générations comme dans ce très beau moment ou Ada, la mère de Margherita, donne des cours de latin à sa petite fille. Question primordiale – comme on transmet un témoin, source de vie – de la passation de la culture entre les générations aussi, lorsqu’il est décidé que le frère héritera de la bibliothèque de sa mère pour que les livres puissent vivre. Dans son film, Moretti use, en bon italien, d’une dose de comédie qui permet de dédramatiser la situation, de signifier aussi avec légèreté le trouble de Margherita en lutte avec elle-même devant la maladie de sa mère. L’ évocation de ce trouble, de ces moments passagers de perdition, est d’une grande finesse. Pas de cris, de pleurs mais des absences éphémères de l’héroïne lorsqu’elle se trouve sur son tournage, par exemple. Elle est là tout en étant ailleurs comme lors d’une conférence de presse qu’elle donne pour son film. Perdue dans un dialogue intérieur, elle ne croit plus à ce qu’elle dit aux journalistes. Nanni Moretti parle à ce sujet du « sentiment d’inadéquation » qui caractérise son héroïne ; ce sentiment dont le réalisateur avoue d’ailleurs être lui même habité dans sa propre existence.
La grande réussite de ce film tient dans le fait que le cinéaste italien a réussi à retranscrire ce « sentiment d’inadéquation » à l’écran, à traduire ne serait-ce qu’un peu de l’intériorité d’une femme démunie devant la mort annoncée d’un être cher.

Titre original : Mia Madre

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Durée : 107 mn


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