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Mères et filles

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Triptyque féminin au rythme parfois longuet mais exhumé par une poésie orageuse, noyée dans du velours.

Mères et filles est, paradoxalement, une histoire de rencontres alors que l’absence éclate au grand jour dès le début du film. Audrey, partie s’installer au Canada, revient dans son village natal voir sa mère, Martine, femme tout à fait libérée puisqu’elle occupe la profession libérale de médecin généraliste. Outre l’absence de sa fille, celle-ci a connu l’abandon, pendant son enfance, de sa propre mère, Louise, partie un jour sans jamais redonner signe de vie.

Les relations maternelles ne sont pas toutes roses mais plutôt houleuses. Le film de Julie Lopes-Curval est comme une tempête silencieuse. Chaque personnage féminin souffre dans un relatif mutisme. Louise, la plus âgée, mariée à un tailleur, deux enfants, semble sortir tout droit d’une photo de Tom Palumbo mettant en scène une jeune femme et des oiseaux : la mère est toujours tirée entre quatre épingles et quatre cheveux. Maquillage sans faute, lèvres sans gerçures. Tout est parfait, bien trop parfait car si les oiseaux chantent, ils demeurent enfermés dans une cage aux barreaux bien épais.

Femme au foyer comme Laura Brown (dans The Hours), Louise suffoque dans la maison familiale et se sent comme une prisonnière dans des habits pourtant confectionnés avec soin par son époux et inspirés des couturiers les plus renommés. Grande abonnée absente de ce tableau qui semblait idyllique : l’émancipation. Louise, transformée par son époux en Barbie au sourire froid et figé comme la mort, couche par écrit sa tristesse,dans un journal intime que trouvera, plus tard, sa petite-fille. Martine, elle, ne s’est jamais remise du départ impromptu de Louise tandis qu’Audrey, enceinte depuis peu, sent bien le mal-être de sa mère, parfois bilieuse mais jamais hargneuse à proprement dit, et ne parvient guère à s’épanouir. Bien que l’harmonie ne soit pas au rendez-vous, la colère et la haine ne jaillissent pas comme une éruption volcanique mais s’expriment dans des haussements de ton et des regards quelque peu embués, à travers une mer qui jamais n’est démontée.

Le paysage maritime traverse le film du début à la fin. Evidemment, chez Louise, il suggère le désir d’émancipation des femmes des années cinquante, contraintes à vivre sous le joug du mari, chape de plomb ici camouflée par des cadeaux, des robes et une belle cuisine mais aussi insupportable que des chaînes carcérales. Les yeux mélancoliques, Louise, face à la mer, rêve de plus larges horizons, pour sa progéniture et pour elle-même. L’eau fédère les trois femmes : la plus ancienne aspire à la liberté tandis que les deux autres goûtent à l’émancipation. Audrey prendra même soin de cette eau, si précieuse, en cherchant dans sa profession même tous les moyens pour l’économiser. La fonction de la mer va au-delà. L’eau, symbole représentatif par excellence de la maternité, semble adoucir les membres féminins de la famille, en proie à la souffrance, et renouer les relations filiales. Julie Lopes-Curval joue sur cette homonymie des termes mer et mères pour faire émerger une poésie fusionnelle, capable d’apaiser les âmes. Autre trait d’union entre les personnages : la cuisine. Le flambeau culinaire est repris par la plus jeune qui s’attelle à préparer la recette de la grand-mère disparue mais présente, au milieu du repas familial se déclinant en un festin des sens. Dénominateur commun bienvenu puisqu’il sauve le film d’une certaine léthargie en proposant la plus belle des rencontres entre l’aïeule et sa descendance. Mères et filles s’envole à chaque apparition où Louise dialogue, de façon imaginaire et dans un éclatement des temporalités, avec Audrey. Catherine Deneuve n’est pas en reste, notamment dès l’instant où l’on sent que Martine, son personnage, n’est pas sujette à de simples contrariétés et sautes d’humeur mais à un désespoir bien plus profond, fruit d’un abandon qui l’a réduite en lambeaux et a fait naître en elle une nébuleuse que tente de percer sa fille.

Mères et filles présente quelques problèmes de rythme, mais constitue au final un très beau portrait de famille au féminin, écrit par une réalisatrice qui réussit à insuffler une poésie à forte puissance évocatrice, avec beaucoup de sobriété et d’élégance.

Titre original : Mères et filles

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Durée : 105 mn


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