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My Favorite War, le temps d’un film

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My Favorite War, ou l’élégance du conte politique.

My Favorite War entretient un rapport singulier à la mémoire, en copie son fonctionnement, pour en dégager sa cruauté. Le récit fonctionne par répétitions, résonances de situations, gémellité de destins mis dos au mur par les menaces tant militaires qu’économiques de la Seconde Guerre Mondiale, dans un pays bientôt politiquement aliéné par l’union Soviétique : la Lettonie. 

D’une génération à l’autre, My Favorite War se veut le bâtisseur de la mémoire subjective et partagée d’un peuple endeuillé. S’il possède bien un protagoniste principal en le personnage de Ilze, jeune enfant traversant les années d’après guerre bientôt projetée dans la torpeur propagandiste du régime soviétique, le récit se veut acquérir une certaine dimension publique. En effet, la présence de Ilze est magnifiée par son effacement successif devant le poids et les mots d’autres histoires de guerre, qui volent à sa légèreté juvénile un silence de mort.  Ses rencontres lui permettent d’interroger différentes sources et d’en éclaircir leur relation à la terre mère, d’une guerre à l’autre, d’un pays au prochain, d’une patrie à son peuple, qui par leur narration personnifient la guerre, les liant tous profondément autour de cette même tragédie nationale. 

Flashbacks, fantasmes animés, rushs documentaires, le film met en scène une multitude de formats d’images servant tantôt l’histoire ou sa légende, le récit ou son emphase,  enchâssant ces fragments brouillons et divers de représentation du monde comme les symptômes d’un pays en agonie et d’un peuple en perdition. Quoi de mieux alors pour signifier ces inexorables cycles de vie et cette construction propagandiste et donc perverse du souvenir que le montage d’un film de cinéma ? De fait, le narratif qui relie profondément ces différents points de vue se représentent l’URSS comme le seul moyen politique viable pour combattre et vaincre le fascisme nazi, et répondre au vide idéologique qu’il laisse à sa chute.

 

Mais de ces images subjectives, reliées d’un fil tenu, fragile et dangereux, qu’est la guerre, se dégage une pensée bien plus profonde du collectif.  Elle reste malgré son chaos, après sa décharge, le lien assuré de la persistance du tissu social qui s’étend au dessous de nos interactions, comme une sorte de tache de naissance partagée. 

Le titre, My Favorite War, fait la part belle au paradoxe essentiel que le terme de guerre évoque à Ilze, celui qui constitue le propre de sa jeunesse: elle lui doit tout, par elle et en elle s’est construire son identité. Entre la fin de son enfance et le début de son adolescence, la chute du nazisme et la montée du parti communiste au pouvoir, elle voit naître et se façonner sa conscience politique, en même temps que son sens critique. Ce sont encore les premiers endroits où l’espoir réside et qui nécessitent une dévotion sans faille rendu possible grâce à cette guerre favorite, haïe autant qu’on la célèbre. Et, c’est en partie parce que cette guerre prend différentes formes, se ré-invente, se renomme « Guerre Froide », que sa pérennité reste encore la seule assurance d’une survie presque génétique de ce collectif. Ainsi, les lettons ont coutume de dire que la seconde guerre mondiale a pris fin en 1991, à la chute de l’URSS, évidence si partagée qu’elle dit tout de leur union étatique. 

De fait, la guerre, antagonisme ultime et invraisemblable, réunit autour de sa brutalité les instigateurs de sa défaite. Ce point de rencontre abjecte, cet incrédule partage donne à la génération d’Ilze une unité identitaire, qui se veut l’apanage d’une refonte de la société lettone et de sa pensée indépendantiste. Paradoxe cruel du film, ce qui unit Ilze à l’idéologie de son pays communiste est ce qui la sépare fondamentalement de sa famille. Elle tourne ainsi le dos à son héritage politique, qui d’un coté rebutait l’état communiste, et décide de s’engager en tant que pionnière dans l’organisation des jeunesses soviétiques. C’est encore la mémoire qui la tient si volontaire dans ses actions, mais son aspect moral cette fois. Elle fait offrande de sa force de travail au souvenir trop étranger de son père, ancien membre du parti communiste, convaincu de sa bonne foi. Ce penchant pour le patriarche presque obsessionnel la décolle des réalités du système, la rendant étrangère au quotidien pesant de sa mère cultivatrice interdite de travail pour sa défaillance au parti, et rendue ouvrière. L’idéologie est si bien incrustée chez Ilze qu’elle en devient une intime conviction. Elle fait partie de son identité, elle en ignore l’artificialité, au point qu’elle semble la penser comme génétique. C’est sa famille politique. Elle compte bien en devenir l’une de ses plus imminentes journalistes. 

 

 

Le film met donc bien en images une mémoire dominante stigmatisée, brûlante de sa vacuité, une blessure sans fondement, contenue par le mot manquant d’une époque volée et que l’on n’ose prononcer qu’au dénouement : guerre. En plus de désigner une situation ou un état de fait, elle en appelle inexorablement à la profondeur du temps et nous évoque la superposition de ses strates. La guerre est avant tout le temps d’une confrontation et d’une instabilité politique, le temps des vies qui la subissent, le temps des régimes qui la provoquent, le temps des combats, le temps d’une mort. Ce sont encore des fragments de mémoire, ravis au monde. 

Et, c’est bien parce qu’elle reste innommable pendant une bonne partie du film, que cette guerre n’est pas comprise par l’enfant qu’est Ilze, et demeure abstraite, impalpable jusqu’à ce qu’un charnier ne soit retrouvé sous le bac à sable de sa propre école, et ne la renvoie par résonance de souvenirs, à la matérialité de la seconde guerre mondiale et à son actualité. La suppression des traces, le déni, puis la conscientisation de cette guerre sont les étapes auxquelles Ilze a du se confronter pour faire émerger sa répugnance au parti communiste et admettre sa barbarie quant à la conception de l’état Letton.

 

C’est l’odeur de fraise du savon que sa voisine refuse d’acheter, la fatigue de sa mère, le mutisme de son grand-père, la putréfaction des cadavres, tout ce que les corps dictent et ressentent, qui forment l’album des souvenirs de ces temps guerriers apparaissant comme la marque élémentaire d’une erreur de conception: tous la ramènent à cette concrétisation infâme que la guerre a toujours lieu.Tristement, la sortie du film fait écho à la guerre en Ukraine, et vient innerver les craintes et enjeux actuels des pays frontaliers à la Russie, survivants de l’union soviétique. Nous, qui parlions plus tôt d’une prise de conscience, la désignant comme l’enjeu primordial du récit…

La citation de Racine, préfaçant Bajazet qui ouvre le film de Chris Marker Sans Soleil, qui me fit l’impression la plus grande pour comprendre le processus psychique de l’acceptation et de l’appréhension d’une guerre. Elle résume aussi assez bien l’enjeu d’un tel récit : « L’éloignement des pays répare en quelque sorte la trop grande proximité des temps. » En effet, la guerre semble singulariser par nature cette trop grande proximité des temps, cette rencontre écrasante d’un temps commun, comme qui dirait subjectif, au temps de l’histoire et du monde. Mais s’il fallait l’inverser, pourrait-on arguer que la trop grande proximité des pays détruit l’éloignement des temps ?

Finalement, choisir de réaliser un documentaire animé n’est pas anodin. Le film oscille entre des séquences filmées et une image soudainement plate, très peu nuancée de couleur, une animation sans âme qui en plus de compresser les mouvements des personnages à une machinalité surnaturelle, réduit à néant en leur être tout espoir d’incarnation, si bien que même leurs voix sont atones. Comment un acteur pourrait-il habiter un corps si vide ? Comment peut-on vivre dans un pays dont on ignore la guerre ? Il est dans tous les cas toujours question d’habitation rendue impossible tantôt par l’abstraction d’un corps dessiné, d’un mal impalpable, et d’un pays en déni. 

 

Titre original : My Favorite War

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Durée : 82 mn


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