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Marie et les naufragés

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Le nouveau long métrage de Sébastien Betbeder, film romanesque dopé à l´aventure et aux histoires qu´on se raconte.

Depuis Nuage (2007), son premier long métrage, le cinéma de Sébastien Betbeder affirme un goût prononcé pour les déréglements du quotidien, où la magie et l’invisible sont de tous les plans et amènent ses films sur un terrain qu’on semble connaître par coeur mais qui penche toujours vers le fantastique. Nuage était présenté au festival de Locarno en 2007 dans la section Cinéastes du présent : c’était la meilleure idée qui soit, tant Betbeder est un réalisateur bien de son temps. Il le confie dans l’entretien qu’il nous a accordé : “Mes personnages et moi, on est absolument conscients de l’époque dans laquelle on vit”. Soit, ici, Marie (Vimala Pons), Siméon (Pierre Rochefort), Oscar (Damien Chapelle) et Antoine (Eric Cantona), tous habitués aux affres de la création, qu’ils soient écrivain – Antoine -, musicien et DJ – Oscar – ou comédienne – Marie. Quand tout ce beau monde se croise, l’envie d’aventure est forte, jusqu’à se lancer à la poursuite de Marie sur l’île de Groix, c’est à dire en territoire inconnu, parce que Siméon se dit que, peut-être, il y a là la possibilité d’une rencontre – et tant pis si “Marie est dangereuse”, comme l’affirme Antoine.

Justement, le cinéma de Sébastien Betbeder est souvent affaire de rencontres, de celles qui influent le cours des choses et, par extension, le cours d’une vie. Guère surprenant, à ce titre, de trouver en joli prologue de Marie et les naufragés le télescopage de Siméon, dans un bar, avec un chômeur sympa mais déprimé qui vient de foirer son entretien d’embauche. La séquence est a priori tout à fait détachée du reste du film : il n’empêche qu’elle vient rappeler, déjà, que Betbeder aime l’idée de romanesque, que les histoires se suffisent à elles-mêmes pourvu qu’elles soient bien racontées – et surtout, que le mystère est partout. C’est, par ailleurs, le sujet tout entier du film : en se lancant à la poursuite de Marie, c’est un désir puissant de vivre des histoires qu’affichent Siméon, Oscar et Antoine – d’autant que ce dernier écrit un livre, et que l’inattendu nourrit la fiction, aussi attachée au réel soit-elle. Et voici Marie et les naufragés lancé sur un rythme trépidant, où le scénario déborde de toutes parts, s’autorise toutes les sorties de route possibles, entre scènes burlesques (les crises de somnambulisme d’Oscar), digressions littéraires (chaque personnage racontera, face caméra, sa trajectoire personnelle en remontant le temps jusqu’à l’instant présent) et séquences purement oniriques (l’arrivée dans le groupe d’un chanteur électro au visage de gourou psychédélique).

 

Plein à craquer d’idées (on sent que Betbeder n’a pu se résoudre à renoncer à certaines), Marie et les naufragés sautille, trébuche, s’empêtre parfois dans des situations incongrues : c’est ce qui fait sa beauté. Là où 2 automnes 3 hivers (2013) ou Les nuits avec Théodore (2012) se trouvaient parfois englués dans les sociotypes, le film s’affranchit de toute sociologie et de toute contrainte pour devenir la pure aventure qu’il ambitionne d’être, où la vie rêvée prend le pas sur un quotidien parfois morne. Jusqu’à explorer loin des territoires encore vierges : ici Groix, qui devient espace fantasmagorique plus que réel lieu sur une carte, vaste terrain de jeu pour des personnages aimables, rieurs et frondeurs mais qui connaissent, aussi, la mélancolie. Accompagné par les nappes musicales, omniprésentes, de Sébastien Tellier, Marie et les naufragés se vit comme un voyage aussi trépidant que nostalgique, où l’envie absolue de romanesque n’empêche pas un juste retour sur soi, mais permet que le quotidien soit juste un peu plus rigolo.

À lire : l’entretien avec Sébastien Betbeder.

Titre original : Marie et les naufragés

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Durée : 104 mn


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