Vrai faux documentaire ou documenteur
Film étrange et surprenant qui a tout du vrai-faux documentaire et qui, pourtant, vérification faite, s’avère être une véritable enquête sur un réalisateur ayant réellement existé, d’autant qu’on peut le vérifier aisément en tapant son prénom et son nom sur Google : Alexandre Trannoy. Vous pouvez vous en rendre compte par vous-même très facilement. Il est vrai cependant que ce documentaire, L’œuvre invisible, a tout du long un petit air de déjà-vu à la manière, éloignée cependant, de The Artist de Michel Hazanavicius, ou encore des romans de Patrick Modiano ou, plus précisément, de Didier Blonde qui partent à la recherche des disparus ou des traces, notamment de cinéma si l’on songe à Didier Blonde, notamment à travers trois de ses ouvrages, Un amour sans paroles, Leïla Mahi 1932 et Le Figurant (éditions Gallimard).

Looking for Alexandre Trannoy
Alors, de leur côté, Avril Tembouret et Vladimir Rodionov, deux artistes et réalisateurs qui se sont rencontrés à l’adolescence sur les bancs du cours Florent, se lancent dans l’aventure encouragés dès le départ par Jean Rochefort qui leur suggère de travailler sur ce cinéaste méconnu que lui connaît depuis leur jeunesse. Ainsi le raconte Avril Tembouret dans le dossier de presse du film : « C’est lui qui nous a fait découvrir Alexandre Trannoy dont on ignorait parfaitement l’existence. Ce réalisateur oublié avait été son ami, dans sa jeunesse. Rochefort nous a en quelque sorte invités à nous engager sur ce projet. Il a su piquer notre curiosité. Son insistance à parler de Trannoy donnait envie d’aller plus loin… » « Nous étions jeunes, pleins d’envies, avides de ses histoires, ajoute Vladimir Rodionov. Il nous donnait une légitimité en s’intéressant à nos projets. Rochefort a toujours été curieux des premiers films, avec cette volonté de créer du lien avec d’autres générations. Il a été comme un parrain de cinéma. »

Effacer toutes les traces
Et voilà comment naît un projet. Par l’intermédiaire de Jean Rochefort les incite ensuite à rencontrer d’autres témoins comme Anouk Aimée, Claude Lelouch, Jacques Perrin, Jean-Claude Carrière et Edouard Baer qui seront interviewés durant le film enquête sur cet homme évanescent qu’on pense cependant ne pas avoir existé et c’est ce qui apporte un plus à leur film, d’autant qu’Alexandre Trannoy a bien pris soin d’effacer toutes les traces de ses films, en provoquant un accident qui détruisit le film sur le chemin de Cannes, mais aussi une première journée de tournage avec son idole, Marlene Dietrich à Hollywood dont il a détruit les rushes le soir-même au grand dam de son producteur d’alors, interviewé aussi dans le film. Même le fort de Bois d’Arcy avec qui les réalisateurs sont en contact permanent ne retrouvent rien, sauf un jour des bobinos dévorés par le temps et l’humidité !
Rappeler la jeunesse
Il est bien sûr évident qu’Avril Tembouret et Vladimir Rodionov ont trouvé une perle avec ce réalisateur fantasque et mystérieux pour proposer aux spectateurs contemporains une métaphore sur le cinéma sans cesse menacé, d’abord par l’instabilité du support argentique et par la méconnaissance du support numérique qui, fatalement comme toute chose en ce bas monde, finira par passer et se détériorer. Mais c’est aussi une promenade dans la mémoire affective du cinéma dans la mesure où – presque – tous les témoins de l’apparition disparition du réalisateur des années 1960-1980 ont aussi disparu. Que reste-t-il de nos amours ? Vladimir Rodionov le constate fort bien : « En évoquant la vie de Trannoy devant notre caméra, ils racontent aussi leur jeunesse de cinéma. Rochefort dit : « Peut-être que ce film tourné avec Trannoy aurait pu changer ma carrière, s’il avait existé. Qui sait ? ». Ce sont des œuvres non abouties qui sont restées pour eux des mirages, mais dont ils portent encore le regret et l’illusion, comme autrefois. Il y a là quelque chose de vertigineux. »
Convoquer Modiano et Blonde
Le film est presque sans images, sauf quelques photos dont celle, quasi incantatoire du même Alexandre Trannoy prise à la manière des studios Harcourt, et des archives, ou des plans animés sur la forteresse de Bois d’Arcy, citadelle imprenable où dorment et où meurent des chefs d’œuvre. « Au bout d’un moment une question s’est imposée, qu’on a mis longtemps à résoudre : comment faire un film sans image ?, constate encore Vladimir Rodionov On l’a rempli de nos rêveries, et le film est devenu son propre making of, sous la forme d’une enquête intime, sur les traces d’un fantôme de cinéma. Au risque de faire un film qui resterait, lui aussi, inachevé ! » Une référence avouée et revendiquée sans doute à la littérature, celle de Patrick Modiano et Didier Blonde, lequel a écrit au sujet du cinéma, muet, ces quelques mots magiques dans Oslo, de mémoire, p. 74 : « Ce ne sont pas les grands évènements qui comptent dans ce genre de reconstitution, lui ai-je dit. Vous devriez plutôt utiliser des films tournés par des amateurs. Rien n’est plus émouvant, pour ressusciter le passé, que cette foule de promeneurs anonymes, banals, sans histoires apparentes, mal filmés, qu’on n’aperçoit qu’un instant, avant qu’ils disparaissent au coin d’une rue… Ce sont eux qui portent la poussière du temps. »





