Select Page

Livre « Sur la télévision » de Louis Skorecki

Article écrit par

Recueil de ses plus fameux articles de « Libé » consacrés aux séries et à la télé en général, « Sur la télévision » est surtout l’occasion pour chaque lecteur, selon son âge, de régler ses comptes avec ses propres images originelles. Un livre indispensable, vivifiant et désarmant.

Malgré le ton souvent enjoué, mutin, léger qui la domine, cette combinaison des meilleurs articles publiés par Louis Skorecki sur la télévision distille une très vive émotion. Celle procurée par la lecture des témoignages d’un homme ne trichant pas avec ce qui est, pour lui, un véritable prolongement de sa passion originelle pour le cinéma, un « cinéphile » dont la téléphilie a comme naturellement fait rempart à toute nostalgie d’un quelconque âge d’or. Éminente plume des Cahiers du cinéma des années 60-70 (dont l’un des faits d’arme fut notamment le long voyage de jeunesse aux États-Unis, en compagnie de Serge Daney, à la rencontre des mythes du classicisme hollywoodien), Skorecki, dès le numéro de la revue consacré en 1981 à la télévision, ne manqua pas très tôt de confesser son penchant pour la petite lucarne. Mais moins à l’aune d’une distance toute critique que d’une fréquentation que l’on devine vite très sincère des éternels programmes du dimanche matin ou des après-midi de désœuvrement. Parler, écrire sur la télévision, à l’heure de ce qu’il nomme depuis l’avènement de La Mort aux trousses ou Rio Bravo le « post-cinéma », c’est se garantir un rapport encore un peu direct, « innocent », sans dandysme à la fiction.

Cette ligne de l’innocence sera bien, on le constate aux dernières pages du recueil, le moteur de l’ensemble de son travail de chroniqueur télé à Libération. Car là où une certaine morgue cinéphile aurait tendance, durant les années 90 (les principales parcourues dans le livre) comme aujourd’hui – où les séries HBO, Showtime ou AMC semblent avoir enfin anobli le genre – à les voir comme de gentils objets désuets et sans grande valeur artistique, pour Skorecki, Starsky et Hutch, La Petite Maison dans la prairie, Magnum ou encore 21 Jump Street sont rien moins que les vraies grandes séries, les plus dignes héritiers du grand classicisme cinématographique. Il faut voir comment, avec malice mais premier degré, il décrypte les relations ambigües des personnages de ces séries (très belles pages notamment sur le dernier épisode de Deux flics à Miami, autour de l’amitié virile et moite liant à vie Ricardo Tubbs et « Sonny » Crocket), retrace l’historique de délices british tels que Chapeau Melon et bottes de cuir ou Amicalement vôtre, ou de chefs-d’œuvre yankees de la Guerre froide à l’efficacité minimale (Mission Impossible).

Skorecki gagne la partie haut la main en parlant de ces séries, mais aussi des programmes réalisés par le trop oublié Jean-Christophe Averty (savoureux reportages de 1984 et 1986 sur le tournage d’une émission consacrée à Dalida ou la captation d’un concert de Georges Benson à Antibes) comme d’images qui lui sont tout simplement familières. Parce qu’il n’y a aucune hauteur dans son sacre du Miracle de l’amour et plus largement de l’ensemble des sitcoms à succès de Jean-Luc Azoulay (le « A » d’AB Productions), qu’il classe, avec les plus « fréquentables » Steven Bochco, Chris Carter et David E. Kelley parmi les grands « auteurs de télévision », chaque ligne du livre brille par la restitution la plus claire de l’efficacité de ces programmes. Ces images de séries ou d’émissions de variétés, il travailla moins, tout au long de ces années, à les « décrypter » ou les analyser à proprement parler qu’à accuser modestement leur réception. Ces chroniques, qui lors de leur publication dans le quotidien pouvaient tenir lieu de prescriptions (la sélection de l’ami L.S.), gagnent alors, rétrospectivement, un pouvoir de réminiscence aussi vivifiant que désarmant.

Émotion dépendant certes en partie de l’âge du lecteur d’un livre d’ores et déjà incontournable. Sans doute le vingtenaire, qui voyait juste le jour lorsque le succès des aventures de Tom Hanson and co (21 Jump Street) battait son plein n’aura qu’une idée très vague des visages de Richard Grieco, Peter DeLuise, Dustin Nguyen ou la belle Holly Robinson. Sinon aucune (quoiqu’à l’ère YouTube…). Là où ses aînés de dix, vingt ans ou plus (parmi lesquels l’auteur de ces lignes), pour qui cette série, mais tout autant X files, Hooker et Hélène et les garçons restent profondément liés aux après-midi ou soirées d’enfance et d’adolescence s’étonnent presque de n’avoir rien oublié, de trouver, dans ces lignes, la restitution d’un âge de spectateur peut-être finalement à l’origine de tout. Sur la télévision, par le biais de deux articles tout récents, parus sur son blog et dans le magazine GQ début 2011, se conclut par la confession par un Skorecki toujours d’aplomb de son scepticisme quant aux nouvelles séries TV « à concept » (Mad Men, 24, Les Sopranos, Six feet under, The Wire…), marquant pour lui le triste accès officiel du genre à l’âge adulte (scepticisme et réserves que l’on est en droit de ne pas partager, ce qui n’enlève rien à la pertinence de ses arguments), mais surtout par un beau générique final, saluant les figures « oubliées » ayant traversé son livre. Notre mission, si on l’accepte, sera de repartir à leur rencontre (via le net, les DVD, la « modernité »), en se promettant surtout de ne jamais complètement refermer ce livre.

Sur la télévision – de Chapeau melon et bottes de cuir à Mad Men de Louis Skorecki, Editions Capricci


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

La Famille

La Famille

Dans « La Famille », Ettore Scola déroule sur huit décennies le présent et le futur à la dérive d’une dynastie familiale de la bourgeoise patricienne de Rome. Un fleuve au long cours ininterrompu de mornes existences, seulement agité par les vagues successives de la nostalgie. En version restaurée.

La Maison de la mort

La Maison de la mort

« The Old Dark House » est un film d’épouvante qui démythifie avec bonheur les codes d’ordinaire attachés à une veine réputée intarissable . Cette comédie des manières teintée d’un humour noir « so british » vient pimenter un canevas de « maison hantée » qui grince de toutes parts. Subversivement détonnant dans le panthéon des classiques du genre. En version restaurée 4K.

Scary Stories

Scary Stories

Un film d’horreur plus profond qu’il n’y paraît sous ses oripeaux parfois convenus. Un supplément d’âme qui doit beaucoup à Guillermo Del Toro, producteur et co-scénariste du film.