Livre « L’Homme d’Aran » de Frédéric Sabouraud

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Regard non fétichiste porté sur le travail de Robert Flaherty.

Depuis 2005, et l’opus d’Alain Bergala consacré à Monika d’Ingmar Bergman, la collection « Côté films » de l’éditeur Yellow Now propose au rythme de deux ou trois publications par an de passionnants petits essais qui se distinguent chaque fois par l’affirmation de la conjonction entre une écriture toute personnelle et un film spécifique. Il se dégage de cet ensemble une conception exigeante de la cinéphilie comme de l’écriture sur le cinéma passant par des choix de films et d’auteurs dont la rencontre produit des objets stimulants, laissant autant de place aux textes qu’aux images, comme pour mieux leur permettre de se croiser, de se confronter, d’avancer ensemble. Le dernier – et vingtième – numéro en date de la collection est un texte de Frédéric Sabouraud, enseignant à Louis Lumière, consacré à L’Homme d’Aran de Robert Flaherty.

« Flaherty s’est inventé cinéaste par un sens aigu et exceptionnel du geste cinématographique qui s’exprime de manière encore plus évidente dans L’Homme d’Aran que dans ses autres films (p. 8). » L’exploration de ce film, désigné ici comme emblématique, doit donc contribuer à dessiner les contours d’une œuvre pour le moins singulière, d’un regard qui a su se déporter (la Baie d’Hudson dans le nord du Canada, les îles d’Aran au large de l’Irlande, le bayou de la Louisiane, et cætera) avec une certaine constance dans ses partis pris esthétiques, ses méthodes de tournage, sa manière à la fois poétique et naïve d’injecter sans trop le dire de la fiction et de la reconstitution dans une approche prétendument documentaire. L’auteur, qui insiste tout d’abord sur le ravissement provoqué par sa première rencontre avec le film, propose également un regard critique. Il revient sur les bases du projet, son embrayage difficile en raison de la méfiance des habitants, puis l’accord passé avec eux pour remettre en scène des pratiques désuètes, dont la fameuse chasse au requin pèlerin. L’éthique du cinéaste et son ambition de faire œuvre lyrique en jouant sur une confusion entre vérité et mensonge, si elles ne sont pas attaquées frontalement, sont toutefois questionnées. Les impressionnantes images produites par le film sont ainsi rattachées à l’idée d’une vision adamique qui va puiser dans l’essence du lieu un récit enfantin, fantasmé et déshistoricisé.

L’auteur, pour caractériser la poétique mise en œuvre par le film, prend appui sur la méthode du cinéaste tout en relatant ses déconvenues et son incompatibilité intellectuelle avec un système hollywoodien au sein duquel il ne parvint pas à trouver sa place. S’il est peuplé de manipulations visant à construire l’image idéalisée d’un monde originaire et mythique, à imposer une vision qui prend le dessus sur la réalité, le film de Flaherty expérimente également une certaine manière de tourner dynamisée par l’idée de rencontre, par l’immersion dans un univers mi-réel, mi-inventé, par le partage de points de vue (« jusqu’au mensonge commun de la reconstitution », p. 40), ainsi que sur « une écriture qui se trouve en se faisant » (p. 40). Pour l’auteur, cette approche ouverte à la fois nouvelle et transgressive fonde l’esthétique propre au réalisateur. Celle-ci invente un dispositif, sans doute moins adulte que d’autres après lui (il sera comparé dans les dernières pages avec le travail plus moderne de Johan van der Keuken), mais elle invente quand même, jouant sur le désir de mystification entretenu par le cinéma. Et si L’Homme d’Aran reste pour lui le sommet de son œuvre, c’est que mieux que Nanouk, Moana ou encore Louisiana Story, il a su faire de ses ambiguïtés le terreau d’une utopie cinématographique basé sur sa capacité à construire des icônes.

L’Homme d’Aran de Frédéric Sabouraud, éditions Yellow Now, collection « Côté films ».
  
 


 


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