Select Page

Livre « Fictions géopolitiques : Cinéma, capitalisme, postmodernité » de Fredric Jameson

Article écrit par

Un livre d’une rare densité conceptuelle interrogeant le cinéma à la lumière de nos sociétés postmodernes… au risque parfois de la perte de vue.

Si la pensée du cinéma s’est toujours adjointe d’une aspiration à faire en même temps, au passage, le point sur le monde, ses divers états, les manifestations les plus visibles comme les plus obscures d’un certain contexte historique et/ou économique, force est de reconnaître que la pensée prioritairement socio-politique du cinéma demeure une discipline toute spécifique, une science à part entière. C’est ce qui saute aux yeux, à la lecture de cet ouvrage d’une rare densité conceptuelle, où le philosophe Fredric Jameson s’interroge, à la suite de son précédent La totalité comme complot (The Geopolitical Aesthetic, 1992, paru en France en 2007 aux éditions Les prairies ordinaires), sur la manière dont quatre films ont su accorder leur esthétique, leur mise en scène aux structures sociales et culturelles postmodernes. Quatre films introduisant chacun à leur manière des personnages soumis aux aléas de la perception ; sachant que désormais, pour quiconque, à commencer par un corps de cinéma, plus rien n’est garantie d’une moindre « réalité », aucune appartenance à un mouvement plus large que le nôtre ne s’offre comme durablement acquise.

D’une radicalité parfois intimidante, Fictions géopolitiques part ainsi bien du cinéma, de cinématographies encore à commenter (sachant que son précédent travail reposait sur un décryptage du cinéma paranoïaque américain des seventies, de Conversation secrète de Coppola aux Hommes du président de Pakula), telles que la russe, par le biais du Jour de l’éclipse d’Alexandre Sokourov (1988), la taïwanaise, à travers Terrorizer du regretté Edward Yang (1986) ou encore la Philippine, dont Perfumed Nightmare (1977) du méconnu Kidlat Tahimik s’impose pour lui comme le terrain d’une confrontation pertinente entre Premier et Tiers monde, capitalisme et « capitalisme tardif », pour ne parler in fine – presque – que de nos sociétés mondialisées.

Ce choix de faire du cinéma avant tout le « prétexte » à une réflexion qui souvent le dépasse peut, pour l’amateur de livres élisant le septième art comme principal fil conducteur (André Bazin, Gilles Deleuze, Walter Benjamin étant par ailleurs souvent convoqués, garantissant par moments un certain support de comparaison), apparaître comme une instrumentalisation de l’art au profit de la sociologie susceptible d’inviter quelque peu à scepticisme. Et en effet, ne fait aucun doute, tout au long de la lecture, que le suivi de toutes les pistes de Jameson, y compris lorsque l’on sait de quoi il parle, lorsque l’on a soi-même vu les films décryptés, requiert nécessairement une connaissance infaillible de ses écrits antérieurs. Découvrir le travail du philosophe par ce livre s’avère en ce sens des plus périlleux.

Reste que ce presque excès d’entendement d’une pensée avec elle-même, l’enfermement théorique qui plus d’une fois la guette fascine également par la conviction qui s’en dégage. Faisant se croiser par exemple, dans le troisième chapitre du livre, intitulé « Collectifs High-Tech chez le Godard tardif », un film dudit Godard tenant lieu de sujet premier – Passion (1981) – avec d’autres de la même période tels que Prénom Carmen, proposant ainsi une actualisation motif par motif des exigences de ce dernier, Jameson séduira plus encore dans le chapitre suivant, « Art naïf et mélange des mondes », par sa subtile mise en relief des contrastes culturels tenant lieu de moteur esthétique à cette œuvre et celle de son confrère philippin. Tout, dans Fictions géopolitiques, gagne ainsi à se rencontrer, être croisé, afin de se garantir qu’à l’ère du symbolisme et des allégories spécifiques à la postmodernité, ce « système-monde » aux grilles de lecture multiples et isolées, la perspective d’une communication, d’une commune reconnaissance des individualités reste malgré tout d’actualité.

Fictions géopolitiques : Cinéma, capitalisme, postmodernité de Fredric Jameson, Editions Capricci



Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

Kanal / Ils aimaient la vie

Kanal / Ils aimaient la vie

« Kanal » ravive le spectre de la guerre. Avec cette odyssée humaine, Andrzej Wajda filme le « romantisme de l’horreur » dans la tourmente de l’insurrection de Varsovie et les convulsions de l’Histoire de la Pologne. Dantesque en version restaurée 4K distribuée par Malavida.

Les reines de la nuit

Les reines de la nuit

Un reportage télé qui ne parvient pas à singulariser ses personnages, et où l’esthétique camp des cabarets parisiens ne contamine pas la mise en scène, trop absente.

It must be heaven

It must be heaven

Un conte burlesque explorant l’identité, la nationalité et l’appartenance, dans lequel Elia Suleiman pose une question fondamentale : où peut-on se sentir « chez soi  » ?

Made In Bangladesh

Made In Bangladesh

Made in Bangladesh est un film en lutte, qui s’attaque à de nombreux sujets politiques, sociaux et économiques, mais avant tout profondément humains, et qui ne le fait pas sans une certaine finesse ni une certaine beauté.