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Livre « Dean Martin » de Patrick Brion et Georges Di Lallo

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Une biographie exhaustive mais surtout à la hauteur de son sujet : l’un des artistes les plus polyvalents jamais offerts à Hollywood.

Devant Dean Martin, le livre, une question avant tout, primordiale peut-être pour en mesurer la valeur : par où entamer ce riche ouvrage consacré à une bête de scène aussi mythique que relativement méconnue, au destin finalement assez peu commenté, j’ai nommé Dino Paul Crocetti (1917-1995) – Dean Martin pour les non intimes ?
S’ouvrant sur une préface en deux temps (une première partie signée Georges Di Lallo, l’un de ses plus grands fans, l’autre Patrick Brion, que l’on ne présente plus), Dean Martin est à la fois une biographie très exhaustive, parcourant, des premiers aux derniers jours, la trajectoire de l’homme et de l’artiste, l’association à succès avec Jerry Lewis comme sa vie de famille imparfaite (magnifiques lignes autour d’Elizabeth McDonald, sa première épouse) et un pur objet pratique. Sont réunies ici, accompagnés d’un impressionnant travail d’illustration (photos de films entre autres), l’entière filmographie de Dean Martin, de ses rôles dans les peu mémorables That’s my boy de Hal Walker (1951) ou Three Ring Circus de Joseph Pevney (1954) à d’autres films ayant fait date tels que Rio Bravo de Howard Hawks (1959) ou le bouleversant Comme un torrent de Minnelli (Some came running, 1958), ainsi que sa discographie, divisée en deux catégories : les albums ayant fait de lui l’un des dignes héritiers de Bing Crosby (« Le Professeur », comme il l’appelait) / les morceaux chantés dans ses films.

Lire Dean Martin, c’est donc accorder malicieusement le suivi d’une ligne biographique et l’interception, de nombreuses pages plus loin, du court texte consacré à un film ayant changé sa vie, accompagner « en direct » la moindre association possible de l’œuvre et de la vie. Contextualisation à laquelle n’est bien sûr pas étrangère la cinéphilie à hauteur de coulisses de Patrick Brion, sa manière fameuse de donner corps dans une réflexion sur le cinéma à la circonstance d’un film, sa dépendance secrète à moult rencontres plus ou moins bénéfiques. A la fois archiviste et conteur, historien et monteur, il confère surtout, dans la partie « Biographie », à chaque épisode de cette vie dense – comme celle de tout mythe ? Certes – sa part décisive, son potentiel de romanesque. L’histoire de Dean devient ainsi elle-même aussi riche d’aspérités, de teintes que les photos qui l’accompagnent, l’ivresse qui fut probablement la sienne à chaque montée sur scène parlant pour ainsi dire d’elle-même. A croire que le charisme du sujet ne peut qu’imprégner toute tentative de construction, d’ordonnancement des gestes d’art et actes d’existence.

Soit tout sauf un livre de plus ou l’énième sacre de l’un des mythes hollywoodiens ayant la portée la plus pérenne. Rien de moins sûr, de plus délicat au fond que de parler sobrement de ce que l’on admire, de rester précis dans l’évocation – surtout dans le cadre d’un projet aussi lourd, aussi officiel que l’élaboration d’une biographie au détail – d’une figure aussi plurielle que Dean Martin, qui, pense-t-on plus d’une fois, fut avant l’heure, par son adaptation comme naturelle à tous les médiums ou presque, un précurseur de l’artiste à l’ère du net. Une biographie sur lui, aujourd’hui, ne peut se résumer à la seule affirmation d’une grandeur dont plus personne ne doute. Son art, sa vie furent jusqu’au bout affaires de connexions, de liens (avec ou sans Jerry Lewis, Sinatra, Sammy Davis Junior…), de double lecture. C’est cette intuition d’une urgence à être partout en même temps qui rend Dean Martin aussi stimulant, élégamment multiple.

Dean Martin de Patrick Brion et Georges Di Lallo, Éditions Riveneuve, Collection « Cinéma »

 


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