Livre « Bluwal, pionnier de la télévision » d’Isabelle Danel

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Isabelle Danel signe un beau portrait d´un des pionniers du petit écran.

Le nom de Marcel Bluwal n’évoque pas forcément grand-chose pour le grand public, ni pour la majorité des cinéphiles. Pourtant, il a fait tourner rien de moins que Claude Rich, Michel Piccoli, Jean-Pierre Marielle, Jean Poiret, Jean Rochefort, Micheline Presle, Michel Aumont, Simone Signoret, André Dussolier, Ariane Ascaride, et cætera. La liste est encore longue. Les grands cinéastes se sont vus consacrer des biographies. Les moins grands aussi d’ailleurs. Sortis de l’ombre géante de Jean-Christophe Averty – finalement mieux reconnu car récupéré par les institutions culturelles comme un précurseur de l’art vidéo -, c’est moins le cas des réalisateurs de télévision, encore peu ou mal connus. Marcel Bluwal (né en 1925) a largement contribué à son développement et à certains de ses succès. Comme il le fait remarquer dans l’ouvrage que lui consacre la journaliste Isabelle Danel, le petit écran pâtit – et ce dès ses origines – d’un complexe vis-à-vis du cinéma qui le lui rend bien. La télévision, parent pauvre du cinéma ? Les travaux encore trop peu nombreux et trop peu connus sur ses origines, de même que le travail de réédition des premières fictions télévisées, tendent à prouver le contraire.

Car c’est bien sur le cinéma que fantasmait le jeune Marcel Bluwal. Un cinéma qu’il n’aborde, après un passage par l’École de Vaugirard, puis comme opérateur dans l’armée, que par la petite porte : celle de la production de films annonce. Un cinéma qui refuse de lui ouvrir ses portes et voit le jeune homme se rabattre sur la télévision. Si, à trois reprises par la suite, Marcel Bluwal réalise des films pour le grand écran (Le Monte-charge, 1962 avec Léa Massari et Robert Hossein ; Carambolages, 1963 avec Jean-Claude Brialy, Louis de Funès et Michel Serrault sur des dialogues de Michel Audiard ; Le Plus beau pays du monde, 1999), la critique reste froide et l’expérience amère malgré des succès relatifs. Si ses débuts à la télévision, en 1949, dans une émission pour enfants, sont timides, l’obstination de Bluwal le mène assez vite au Graal télévisuel de l’époque. Bluwal passe aux dramatiques en 1953 avec Le Pèlerin, l’adaptation télévisée de la pièce de Charles Vildrac. À l’époque et jusqu’en 1960, les dramatiques sont tournées en direct, une performance autant technique qu’humaine.

 

Les Nouvelles aventures de Vidocq, 1971
 

Rêvant du 7e art, c’est pourtant par les dramatiques, savant mélange de théâtre et de film, que Bluwal va se faire connaître et reconnaître. Ses adaptations de Marivaux (Les Jeux de l’amour et du hasard, 1967 ; La Double inconstance, 1968, toutes deux avec Danièle Lebrun, Jean-Pierre Cassel et Claude Brasseur) se taillent un beau succès public, dans une France encore mal équipée en postes de télévision. Mais c’est surtout sa version du Dom Juan (1665) de Molière en 1965 qui marque les esprits et assoie Bluwal comme auteur. L’arrêt des dramatiques en direct l’encourage à délaisser les studios pour tourner en décors réels : la forêt de Rambouillet, celle de Chaux, le Trianon Palace à Versailles, le pavillon du directeur des Salines de Chaux de Nicolas Ledoux encadrent ce « western prométhéen » (1) pour lequel le réalisateur s’inspire des toiles de Daumier, Delacroix ou Dürer. Suivent alors d’autres dramatiques, feuilletons (Les Aventures de Vidocq, 1967, dont Serge Gainsbourg signe le générique, et Les Nouvelles Aventures de Vidocq, 1971, notamment), téléfilms, puis mises en scène pour le théâtre et l’opéra.


« En écrivant sur moi, vous décrivez la lutte permanente d’un homme pour maintenir un niveau qui était celui de départ et qui n’a fait que se casser la gueule. »
(2)

Isabelle Danel retrace ce parcours de manière chronologique en s’arrêtant sur les temps forts, jusqu’aux récents Jeanne Devère (2011, avec Léa Drucker), inspiré de sa propre adolescence, sur l’Occupation française et l’immédiate après-guerre, et Les Vieux calibres (2013, avec Danièle Lebrun, Michel Aumont et Catherine Jacob), qui narre un braquage perpétré par leurs pensionnaires dans une maison de retraite de luxe. S’il manque trop souvent de précisions (date des entretiens, source des citations et informations) et fait parfois preuve d’imprécisions, l’ouvrage est tout à fait captivant. Passé le chapitre deux (« Enfance(s) et après ») écrit avec des trémolos dans la plume, les deux suivants (« L’Invention de la télévision » et « Téléaste, cinéaste, et après ? »), qui donnent à voir la télévision en train de se construire, passionnent. On y lit l’histoire du petit écran des découvertes techniques à sa généralisation dans les foyers français, de ses choix éditoriaux à son contrôle par le gouvernement, de ses riches heures à la confusion de Mai 1968.

On découvre une personnalité haute en couleur et qui ne mâche pas ses mots, un homme aux positions franches pour qui le direct était l’essence de la télévision et qui en déplore la disparition quasi générale. « Quand le direct meurt, la télévision meurt en tant que moyen d’expression propre. » (3) Parcourant plus de six décennies télévisuelles, le parcours de celui qui signa la dernière dramatique en direct en 1960 (Les Joueurs d’après Gogol) décrit aussi le verrouillage extrêmement rapide de ce nouveau media et ses tentatives pour le contourner.

 

Bluwal, pionnier de la télévision de Isabelle Danel, Éditions Scrinéo, Collection Essais, 315 pages – Disponible depuis le 2 mai 2014.

(1) André Brincourt dans Le Figaro, dans Isabelle Danel, opus cité, p.13.
(2) Ibid., p.205.
(3) Ibid., p.207.

Image d’en-tête : Dom Juan (1965)


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