« Le temps, ce bien fugitif » (Sénèque)
Kon Ichikawa, un « thérapeute de l’humour noir »
D’après les catégorisations du cinéma japonais, L’étrange obsession est un bungei-eida qui désigne de manière générique un genre consacré par la tradition et appliqué à l’adaptation cinématographique d’une oeuvre issue de la littérature nippone. Et plus spécifiquement, un jun-bungaku se réfèrant à une littérature pure opposée à une littérature populaire.
« Thérapeute de l’humour noir » selon l’expression consacrée de Max Teissier, Kon Ichikawa est un artisan reconnu pour son habilité technique, son indéniable métier et sa prolificité qui lui aura permis de faire ses premières armes dans la comédie et la satire sociale pour verser dans l’adaptation littéraire dont celle du Pavillon d’or ou Le brasier (1958).
Expert en antiquités d’art, Kenji Kenmochi (Ganjiro Nakamura), cinquantenaire vieillissant, est marié à une femme encore jeune et désirable, Ikuko ( Machiko Kyô) qu’il ne parvient plus à satisfaire. Du fait de sa virilité déclinante, il reçoit en secret des injections hormonales au cabinet médical de l’interne Kimura (Tatsuya Nakadai) qui n’est autre que le béguin de sa fille Toshiko (Kanô Junko). Il s’ingénie alors à éveiller l’intérêt de Kimura pour sa femme; convaincu que la jalousie qui en résultera restaurera sa virilité en berne. Ikuko condescend à se prêter à ce jeu pervers car Kimura ne lui est pas indifférent. Kenmochi meurt d’un arrêt cardiaque en prélude à l’acte. Au sortir des funérailles, Ikuko, Kimura, Toshiko projettent de vivre ensemble dans cette maison des perversions hantée par la mort.
Initialement, le roman épistolaire de Junichiro Tanizaki entrecroise deux journaux intimes; se prêtant difficilement à une adaptation réaliste. Tanizaki brouille les cartes au point qu’il aboutit à une guerre des sexes diffuse autant qu’intriquée. Ichikawa use, quant à lui, d’expédients visuels tels que des arrêts sur images. Il réagence le schéma narratif et interpole de nouvelles intrigues au récit.
Une histoire de « gaslighting » sexuel..
Le roman évoque complaisamment un homme vieillissant qui se sent menacé dans sa virilité et aspire secrètement à revivre ses érections à présent en voie d’extinction. Son cocuage consenti est le stimulant censé lui procurer un regain de vigueur sexuelle qu’il exprime par son regard concupiscent porté sur Ikuko à sa merci tandis qu’il la drogue à dessein pour flatter une lascivité déterminante de la femme « passive ». Il pousse sa femme dans les bras et dans le lit de Kimura.

Une histoire morbide de passion amoureuse narcissique teintée de cruauté perverse
Les quatre protagonistes Kenmochi, Ikuko, Kimura et Toshiko se prêtent alors à un jeu érotique pervers avec plus ou moins d’acceptation, de complicité morbide et de voyeurisme symptomatique de la scopophilie, ce plaisir de voir et d’être vu. Ici, pas de « fétichisme du pied » qui est un leitmotiv dans les romans de Tanizaki. Le triangle amoureux initial devient rectangle incluant Toshiko. Et le sexe implicite est une obsession ainsi qu’une arme à double tranchant et un « cercle vicieux » pour tous les protagonistes. Ainsi de Toshiko, la jeune fille occidentalisée et donc libérée sexuellement rendue indésirable de par sa disponibilité et son sentiment d’infériorité vis à vis de sa mère.
Par la seule force suggestive du cadrage et un grain photographique qu’on doit au directeur de la photo de Rashômon, Kazuo Mizagawa , Kon Ichikawa suggère sans rien montrer de la nudité d’Ikuko. Il lui substitue les vallonnements d’un désert censés évoquer ses courbes et la relation sexuelle.
Grâce à l’assistance de son épouse scénariste Natto Wada, Ichikawa adapte le roman de Junichiro Tanizaki, la clef, de 1956 qui est la première écranisation cinématographique tirée de son oeuvre littéraire. D’emblée, le prologue concocté par ce tandem de choc plante le décor avant d’entrer de plain-pied dans la fiction dérangeante. Face caméra, l’assistant médical Kimura (Tatsuya Nakadai ) brise le quatrième mur en s’adressant directement au spectateur pour faire la démonstration, courbes statistiques à l’appui, de l’irréversibilité du déclin sénile en devenir dès l’âge de dix ans.
Le cinéaste produit ici une oeuvre calligraphique qui rend compte de la morbidité du récit à l’origine épistolaire à deux voix divergentes et « déviantes » du mari et de la femme dans le roman éponyme de Tanizaki . Âgé de 70 ans lorsqu’ il écrit le roman, l’écrivain licencieux peut donc raisonnablement avoir expérimenté les affres des situations de pannes sexuelles qu’il décrit. Cette histoire de passion amoureuse narcissique est d’autant plus troublante et dérangeante qu’elle est teintée de cruauté perverse. Le film en son entier est empreint et comme habité d’une fascination morbide, un vertige qui entraîne vers le néant, le vide existentiel, ressort narratif que Nagisa Oshima développera dans L’empire des sens.

La confession impudique est le sous-titre du roman La clef et condense la passion violente que suscitent la jalousie et l’exacerbation des pulsions sexuelles de Kenji Konmichi, monomaniaque au comble de la névrose, malade de son désir inassouvi envers sa jeune épouse Ikuko qu’il ne parvient plus à satisfaire. La jalousie agit comme un viagra virtuel. Ikuko est la métaphore de ce Japon dont le vieux socle se fissure et qui commence à s’ouvrir à l’occidentalisation. Fille d’un moine bonze, elle est encore prisonnière des codes et préjugés moraux de sa condition féminine et porte le kimono, symbole d’un érotisme révolu; mais l’on pressent l’envie de modernité à travers la transgression. L’a priori du mari est que sa femme est demeurée très prude de par son atavisme et, au fond, ne répond pas à ses tentatives de stimuler la libido du couple.
Impénétrabilité nippone et passion interne des personnages
L’étrange obsession dont il est question ici est le récit d’une sexualité dévorante et destructrice. Elle n’est pas tant un questionnement du plaisir charnel dans son dysfonctionnement à la charnière de l’avancement en âge. Ou de la domination viriliste mais un espoir mal placé dans la sexualité comme jouvence salutaire. La seule force stimulante qu’éveille le désir peut, d’une certaine façon, conjurer l’inéluctabilité de la mort et les effets sous-jacents du vieillissement. Cynique et dénué de moralité, Kimura, l’interne impassible, exerce un ascendant sur ce pathétique patriarche uniquement cantonné à ses préoccupations sexuelles. Lors de séances, il lui injecte des hormones pour qu’il recouvre partie de sa virilité. Kon Ichikawa, dans son parti-pris visuel, laisse davantage découvrir du sex-appeal de Machiko Kyo par la suggestion évocatrice que par l’exhibition explicite puisque le cinéaste réussit le tour de force de se cantonner à une visualisation chaste des rapports conjugaux et extra-conjugaux qui émaillent le film sans rien dévoiler ou presque de la plastique de Machikô Kyo.

Au coeur de la société japonaise d’après-guerre encore imprégnée des traditions de pudeur et de retenue ancestrales, les principes moraux sont solidement ancrés. et le moteur du plaisir est défini en creux. L’impénétrabilité japonaise tempère la passion interne supposée des personnages. Le personnage cynique de Kimura, sans être tout à fait l’intrus qui détruit l’harmonie de la famille bourgeoise dans Théorème du fait de la permissivité sexuelle débridée qu’il provoque par sa présence insinuante, le rappelle en substance. L’impénétrabilité japonaise vient ici façonner les relations et tempérer la passion interne supposée des protagonistes.
Tandis que le roman permet une plus grande densité psychologique, le film se mue en comédie macabre selon un épilogue inattendu dans la plus pure veine hitchcockienne avec ce personnage machiavélique de la vieille domestique Hana (Tanie Kitabayashi) qui contrecarre les visées du trio infernal dans un final meurtrier.
L’étrange obsession est distribué en salle dans une nouvelle version restaurée 4K par La Filmothèque du quartier latin, ex-Ciné-Sorbonne.
NDLR : cet article a été dûment documenté, élaboré et rédigé par un chroniqueur sans l’aide de l’IA ou d’un quelconque algorithme.




