L’Etat du monde (O Estado do Mundo)

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Dans le genre du << film collectif >>, L’état du monde se démarque par la grande forme de cinéastes confirmés. Mais comporte aussi son lot de déceptions…

Commençons donc par le commencement, à savoir le plus beau des six films : Tombée de nuit sur Shangaï, de Chantal Akerman. Comme l’indique son titre, le film est une captation de 15 minutes des ambiances du Shangaï d’aujourd’hui, avec ses buildings éclairés au néon, ses boîtes de nuit et sa cacophonie de tubes pops internationaux. Dernier film de la commande, TDNSS a pour lui de prendre le sujet au sens le plus littéral, filmant en quelques plans fixes une certaine ambiance, captant la température d’une certaine ville et laissant à chacun la possibilité de s’attarder sur le détail – visuel ou sonore – qui lui importe. Sentiment de bien-être et de plénitude garanti.

Précède ce chef-d’oeuvre un autre beau film, Tarrafal, de Pedro Costa. Sachant que son dernier long-métrage, En avant jeunesse, a enfin trouvé distributeur et sort en salle courant février, il est intéressant de relever sa manière assez unique de filmer une conversation in extenso, dans une pièce mal éclairée, avec éclats de rire et pensées vacantes de personnages en situation irrégulière dans un Cap-Vert désormais très reconnaissable depuis l’envoûtant Dans la chambre de Vanda. Traitant plus ou moins ouvertement de l’immigration, Costa sait laisser deviner ses intentions « politiques » tout en faisant mine de regarder ailleurs. On pourrait appeler cela une « signature ».

Autre réussite, en ouverture de film, Luminous people, du rêveur Apichatpong Weerasethakul, mélange ou plutôt épreuve de confusion entre fiction et documentaire, voyage apaisé sur le fleuve Mékong d’un groupe d’individus réunis pour une cérémonie funéraire, avec pour horizon la frontière Thaîlando-Laosienne. Là où la cinéaste belge capte les tonalités familières d’une terre étrangère, le thaïlandais enregistre les multiples et discrètes étrangetés d’une civilisation connue. Vidéaste, A.W. sait apporter à une image très « sale » et souvent floue une dimension artistique bénéfique.

Plus classiques, les films du brésilien Vicente Ferraz (Germano) et de l’indienne Ayisha Abraham (One way) peinent à surprendre dans leur approche respective de la perte de pouvoir des vieux pêcheurs face aux nouvelles méthodes inhérentes à la globalisation, et du regard d’un homme sur l’urbanisation de ses terres d’origine. Il faut cependant louer leur faculté à ne pas sombrer dans le larmoyant dans leur regard sans doute trop littéral sur ce fameux « monde » et ses violentes mutations économiques et socio-politiques.

Sans doute est-il préférable pourtant d’être « trop » dans son sujet et pêcher par excès de premier degré explicatif, que se fourvoyer comme le fait Wang Bing dans un exercice douteux de critique du système de terreur maoïste. Lorsqu’il s’attaqua en 2003 à la question du massacre organisé par les Khmers rouges dans le douloureux mais sublime S21, Rithy Pann eu le tact de donner au souvenir du massacre davantage de place qu’à sa représentation. Bourreaux et victimes se retrouvaient plus de vingt ans après les faits face à face dans un travail d’exhumation du trauma ayant pour principal matériau la parole et, à la rigueur, quelques gestes répétant dans le vide le processus de torture.Vertige garanti…

Remarqué pour son documentaire A l’ouest des rails, observant sur plus de neuf heures la mue industrielle de la Chine de ce début de siècle, une nouvelle ère, Wang Bing s’avère, avec Brutality factory, très maladroit dans sa manière de filmer la violence et la torture « rouge » en direct. Bien que de pure fiction, la cruauté est ici très vite insupportable, les cris de la victime, les actes des bourreaux trop « nets »…

Cette maladresse est en même temps la preuve que suivre une thématique (imposée) avec tact et personnalité reste un défi dangereux même pour les cinéastes les plus « prometteurs » (déjà Paris je t’aime ou 11 09 01 étaient des projets aux réussites très inégales). L’état du monde a pour chance de partir d’un sujet suffisamment vaste (le Monde, et après…) pour laisser aux artistes, pour le meilleur (Akerman, Costa, Weerasethakul), le moyen (Ferraz, Abraham) comme le pire (Wang Bing) une marge de manoeuvre et d’inspiration assez riche. Pari à moitié réussi, mais passionnant jusque dans ses plus discutables propositions.

Titre original : O Estado do Mundo

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Durée : 105 mn


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