Les Grandes Ondes (à l’ouest)

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Radio, Combi Volkswagen et révolution des Oeillets dans le nouveau film, charmant, du réalisateur de Garçon Stupide ». »

Julie (Valérie Donzelli), en charge d’une émission féministe sur une radio locale, et Cauvin (Michel Vuillermoz), reporter aguerri (aux conflits européens notamment), sont envoyés au Portugal dans l’optique de tourner un reportage sur les actions d’entraide de la Suisse dans le pays. Les accompagne Bob, technicien plus très loin de la retraite, et bientôt Pelé, un jeune Portugais dépêché à la traduction quand l’équipe s’aperçoit que les notions lusophones de Cauvin, “apprises au Brésil”, ne sont plus ce qu’elles étaient. Mais les projets helvétiques n’ont pas été menés à bien, les habitants sont peu diserts – il n’y a, pour ainsi dire, rien à enregistrer -, et Cauvin et Julie peinent à trouver un terrain d’entente. Alors qu’ils s’apprêtent à laisser tomber éclate la révolution des Oeillets. 24 avril 1974 : le quatuor fonce à Lisbonne, pour une nuit qui va changer la face de l’Histoire européenne, mais aussi leur histoire individuelle.
Image désuète (costumiers, décorateurs et chefs op’ réunis s’en donnent toujours à coeur joie dès qu’il s’agit de reconstituer les années 70), dialogues et saillies d’humour un peu trop écrits, ambiance loufoque : Les Grandes Ondes fait craindre un temps l’artifice, donne d’abord l’impression d’un film appuyé uniquement sur ses effets. Si son ton toujours à côté de la plaque attire d’emblée la sympathie, les premières minutes ne sont pas les meilleures, et la manière dont Baier dessine les personnages un brin caricaturale. L’opposition extrêmement binaire entre le vieux journaliste baroudeur misogyne (“avec des filles comme vous, Swiss Air n’a pas fini de m’envoyer en l’air”, dit Vuillermoz aux hôtesses de l’air) et l’animatrice farouchement acquise à la cause féministe (“Cauvin et moi sommes deux professionnels sur un pied d’égalité”, anonne Julie) agace gentiment, et il faut un petit temps au film pour trouver son rythme. A savoir le départ du combi Volkswagen de Bob depuis l’aéroport de Lisbonne, qui marque moins le point de départ d’un road-trip que le début d’une aventure à trois puis quatre, en l’espace de quelques jours, dans un espace et sur un planning restreints.

 

Dans Un autre homme (2009), Lionel Baier épinglait le petit monde de la critique cinéma : son film, bien qu’une comédie, avait un ton acerbe, et l’humour le disputait à un goût amer. Les Grandes Ondes ose plus franchement être drôle, et sa peinture d’un reportage au rabais est souvent hilarant. Le cinéaste retrouve cette capacité à se moquer de soi-même, les relations Suisse-Portugal faisant l’objet de saynètes savoureuses, et Baier réussit parfaitement la mise en scène du travail de journaliste radio sur le terrain. Que les animosités entre Julie et Cauvin (qui donnent certaines des scènes les plus cocasses) finissent par s’éclaircir ne nuit aucunement au charme du film, puisqu’il s’intéresse plus à la dynamique de groupe et à son quotidien qu’à la trajectoire de chacun. Hôtels miteux, traductions approximatives, interviews qui ont du mal à se faire (merveilleuse séquence de l’ouvrier raciste) ou travaux laissés à l’abandon traduisent parfaitement le travail de journaliste radio, et permettent aux Grandes Ondes de naviguer sans encombre vers sa deuxième moitié, la meilleure, quand l’équipe se trouve catapultée en pleine révolution des Oeillets.

C’est à cet endroit que le film déploie son vrai motif : l’influence de la grande Histoire sur la petite. Le cinéma a souvent été prétexte à l’inverse – partir de l’individuel pour raconter le collectif -, et Lionel Baier a la bonne idée de ne pas chercher à retranscrire la révolution, mais observe plutôt l’effet que celle-ci a pu avoir sur les individus, eussent-ils été partie prenante ou non du mouvement. Ainsi, un face-à-face de factions rivales dans les rues lisboètes donnent lieu à un intermède de comédie musicale (sur fond de Porgy and Bess de Gershwin, omniprésent dans la bande-son) ; la chute de Salazar est ici prétexte à une nuit de libération sexuelle pour les héros du film. Car ce que capte Les Grandes Ondes, c’est bien le phénomène du “au bon endroit au bon moment”. L’équipe radio pourra faire un reportage digne de ce nom (et glaner un prix au passage), la nuit du 25 avril est surtout l’occasion pour ses membres d’une liberté soudaine, d’une spontanéité ponctuelle qui s’évanouira dès le jour levé, culs nus sur une terrasse face au Tage. Le film, après Comme des voleurs (à l’est), est le deuxième d’une tétralogie consacré aux relations européennes, aux quatres points cardinaux du continent. Il dit bien quelque chose de la politique de l’époque, mais aussi de la crise que traverse l’Union aujourd’hui. Lionel Baier le confesse en dossier de presse : “Quand la situation devient vraiment critique, il est temps de faire une comédie.” Ses Grandes Ondes prêtent à rire, en même temps qu’elles font rêver à un nouveau soulèvement populaire, sans arme ni violence.

A lire aussi : la rencontre avec Lionel Baier
 

Titre original : Les Grandes Ondes (à l'ouest)

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Durée : 84 mn


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