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Le Vagabond d’un nouveau monde : acte de foi de James Agee

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Sortie chez Capricci d’une oeuvre unique de James Agee : le scénario d’un film qu’aurait pu réaliser Charlie Chaplin, son idole.

Pertinente entreprise chez Capricci – une de plus : donner à lire, et par là même à voir un film qui n’existe pas. Plus précisément, permettre à un film rêvé d’exister malgré tout, par le biais de la publication d’un scénario aussi détaillé qu’inachevé. Après Les Aventures de Harry Dickson de Frédéric de Towarnicki, scénario écrit pour Alain Resnais d’un film jamais tourné, Le Vagabond d’un nouveau monde propose de partager avec James Agee – connu comme grand critique et écrivain, un peu moins comme premier fan de Charlie Chaplin – un saisissant work in progress. La belle introduction de John Wranovics, en même temps qu’elle aide à contextualiser le document, le situant non seulement dans le temps (1947) mais aussi dans le cadre de la future relation d’amitié des deux hommes, nous offre un portrait bouleversant de l’auteur. S’y fait jour à la fois un respect, une précaution permanente de James Agee accompagnant l’audace de proposer au plus grand cinéaste du monde le fruit de sa seule émulation, et la concrétisation espérée d’un rêve presque adolescent, celui de prendre une part même infime dans l’œuvre de son idole, de coordonner avec assez de justesse sa vision d’une œuvre à la réalité d’une prochaine collaboration.

Lire la suite, c’est ainsi non pas s’identifier au seul Agee en partageant ses doutes, révisions et autocritiques, mais être au centre même de ce rêve. Le Vagabond d’un nouveau monde n’est pas un simple scénario à lire, mais le produit d’un enthousiasme forcément trop grand. Nous est offerte la chance rare d’à la fois saisir au détail près les signes d’optimisme et de croyance de l’auteur en son projet et adopter le point de vue du destinataire du texte : devenir un peu Chaplin à travers le produit de la passion de son admirateur. Chance à laquelle s’adjoint heureusement beaucoup mieux que du désenchantement, un privilège supplémentaire : celui, à la faveur du grand instinct de scénariste de James Agee, de visualiser le film, les plans, le rythme même des séquences. Nul besoin de retranscrire ici le détail de cette intelligence d’écriture, de ce « cinéma de l’écriture », sachant que non seulement les exemples de cette incarnation d’un fantasme de film sont trop nombreux, mais surtout parce que cette visualisation implique avant tout le rapport de chacun au personnage du Vagabond.

Tout juste peut-on avancer l’idée que ce scénario étant le récit de la survie du Vagabond dans un monde dévasté après l’explosion d’une bombe nucléaire (sujet ouvertement inspiré à Agee par les attaques d’Hiroshima et de Nagazaki quelques années plus tôt), puis de sa rencontre d’une jeune fille (comme dans Les Lumières de la ville), un enfant (The Kid), d’autres survivants dont il deviendra un temps l’élu (Le Dictateur), enfin de l’adversité scientifique (Les Temps modernes), Le Vagabond d’un nouveau monde doit s’imaginer comme un film-somme impossible. Soit, encore une fois, une vision que seul un authentique fan peut avoir d’une collaboration idéale avec son idole. La densité du texte repose ainsi en grande partie sur cette presque excessive fidélité de l’écrivain à l’art et à l’esprit du cinéaste. Densité ayant peut-être – on croit en tout cas le deviner dans l’introduction – partiellement modéré l’enthousiasme de l’intéressé, qui à l’époque était en pleine préparation des Feux de la rampe, mais surtout eu pour limite de ne plus correspondre aux priorités d’un cinéaste ayant fait le deuil de son personnage fétiche.

Deux réalités cohabitent alors étrangement à la lecture de ce beau livre. Celle d’un film de cinéphile, de la réactivation encore possible – bien que d’une grande noirceur, la fin étant des plus pathétiques – d’une figure de cinéma admirée. Celle d’un regard de cinéaste ne pouvant tout simplement plus correspondre à cette projection. Le Vagabond d’un nouveau monde, outre sa qualité littéraire, vaut surtout pour ça, cette prise de conscience progressive d’un projet fatalement dénué d’écho. Happy end : un spectateur existe désormais, requis de voir – à son rythme, selon son propre lien à l’œuvre de Chaplin – ce grand film par le mot.

Le Vagabond d’un nouveau monde de James Agee, Editions Capricci



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