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Le Temps d’aimer et le temps de mourir (A Time to Love and a Time to Die, 1958)

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Dans « Le Temps d’aimer et le temps de mourir », soucieux de s’émanciper des canons hollywoodiens, Douglas Sirk oscille entre la romance tragique et le mélodrame épique sur fond de guerre. Incontournable.

La flamboyance artificielle faussement annoncée dans le plan des rameaux bourgeonnants sur lequel se déroule le générique se mue en brûlot incendiaire. Le film-réquisitoire semble englué dans un spleen tout germanique.
 

Le réalisateur se dérobe à formuler l’indicible de la guerre et balaie avec maestria un espace-temps morne à l’image de ses héros désenchantés qui errent en tous sens dans les ruines à la recherche d’ombres d’outre-tombe. Sublimée par le cinémascope, la caméra s’insinue dans les vestiges de paysages humains dévastés par les bombardements pour cueillir ça et là des notations poético-macabres. Un jour cendreux plus triste que les nuits déverse sa chape d’airain à l’infini.

 
À l’est rien de nouveau

Le film s’ouvre sans prologue, quelque part sur le théâtre des opérations du front russe en 1944. Exsangue, une colonne allemande en marche de la Wehrmacht se fraie laborieusement un difficile accès dans la neige. En position de repli, la petite unité se réfugie tant bien que mal dans les décombres d’un bastion bombardé pour buter sur le corps sépulcral d’un des leurs enseveli dans un linceul de glace. Les vaincus ont la dent dure sous la férule des nazis et les prisonniers russes subissent la vindicte des armes. Victime et bourreau dans le même temps : telle apparaît cette horde décimée.

Ernst Gräber (John Gavin), héros sans panache, n’est qu’un rouage parmi d’autres de la soldatesque embringuée dans les derniers soubresauts d’une guerre qu’on sait déjà perdue d’avance. Prise en tenailles et dans l’étau d’un encerclement russe semblable à une inondation encore contenue par des digues de résistance sur le point de rompre. Telle est la physionomie de cette armée mise en déroute et dont Stalingrad constituera la Bérézina.

Douglas Sirk plante ici le décor funeste de son mélodrame qui n’imprime que la flamboyance de la décadence et de la haine et dont on ne voit plus tout du long que les braises fumantes des bombardements. Même l’ennemi n’est jamais montré pour mieux souligner l’absurdité d’un conflit sans repères. De pilonnage en pilonnage, le récit filmique, poignant, prend alors des allures de requiem élégiaque exalté par le cinémascope. Les couleurs ont la texture de la cendre. Cette poussière de cendres impressionne la photographie du film en son entier jusqu’à l’uniforme vert-de-gris des soldats allemands qui errent dans les ruines dévastées d’un paysage lunaire. Jusqu’aux restes du Dr Kruse, physicien, recueillis ironiquement dans une boîte à cigares entérinant sa mort dans un camp de concentration. La mort, omniprésente, semble suinter de partout et les protagonistes se bunkérisent dans les replis d’un chaos apocalyptique.

 
 
 

Un temps pour faire la guerre et un temps pour vivre en temps de guerre

Le titre de l’œuvre emprunte à une citation de l’Ecclésiaste qui oppose les penchants de l’homme. Il est un pied de nez dérisoire et grotesque dans un contexte dévastateur où la guerre n’est qu’un champ ouvert de destructions dans lequel la notion même de bâtir n’est pas à l’ordre du jour. Quand l’habitat est une ruine et la société un chaos qui succède aux béances de la guerre qui fait rage, que peut-on espérer bâtir ?

C’est le cœur même de la problématique qui sous-tend le long métrage. Le romantisme exacerbé de Sirk allié à l’humanisme pacifique d’Erich Maria Remarque, l’auteur du roman éponyme (1929) adapté par Sirk, se font mutuellement écho pour apporter un embryon de réponse dans le bref bourgeonnement d’une idylle romanesque qui vient battre en brèche l’inhumanité de l’homme pour l’homme.

L’intrigue se résume à peu : Ernst Gräber, soldat de première classe à la mâchoire carrée et à l’allure gauche et empruntée, expédié de longue date sur le front russe, reçoit enfin son ordre de permission sans cesse reconduit depuis deux ans. Quittant pour un temps la barbarie agonisante d’une guerre perdue d’avance par l’Allemagne, il se hâte à rejoindre sa ville natale d’Hambourg pour retrouver trace de ses proches. En lieu et place, il ne découvre qu’un champ de ruines dévastées. Son éternelle musette en bandoulière, il se raccroche désespérément à un semblant d’espoir malgré une administration militaire peu coopérante lorsque son chemin hagard croise celui d’Elisabeth Kruse (Liselotte Pulver), jeune femme pétillante, fine-mouche et fausse ingénue charmeuse. Leur amour durera le temps éphémère d’ une saison (trois mois) sur la fragile toile de fond d’incessants bombardements et couvre-feux. Le couple se mariera et, le temps de permission écoulé, le soldat Gräber retrouvera son bataillon pour mourir sur le front de l’est.
 
 

 

Un régime nazi moribond en complète déliquescence

La splendeur désespérée du film dans sa complétude vient sans doute de l’artificialité d’une mise en scène qui s’affranchit à merveille du dualisme manichéen des personnages. D’un côté, les excommuniés et les réprouvés d’une guerre cataclysmique qui comptent ses morts et accuse les inégalités. De l’autre, un troisième Reich décadent qui vit ses derniers instants et ne semble plus attendre que la damnation du jugement dernier.

D’innombrables films hollywoodiens ont caricaturé à l’extrême cette totale déliquescence du régime nazi. On pense notamment à La Nuit des généraux (Anatole Litvak, 1967) ou même, loin des débordements d’Hollywood, à Les Damnés de Luchino Visconti (1970). Or, ici, Sirk s’appesantit d’abord sur une idylle romanesque déchirante. Et peu nous chaut l’accumulation des clichés. En mélodramaturge exercé, il mise avant tout sur l’énergie balbutiante des jeunes générations contre la décrépitude d’un monde embrasé comme les autodafés qu’il a générés. On sait que le roman qui a valu la reconnaissance internationale à Erich Maria Remarque : À l’ouest rien de nouveau, sitôt paru en 1929, sera vilipendé et brûlé en autodafé par Goebbels dans les prémices d’un régime nazi encore en latence.

Comme pour accréditer son adaptation, Douglas Sirk implique l’écrivain Erich Maria Remarque dans le rôle discret mais éclairant du professeur Pohlmann âprement pourchassé par la Gestapo pour ce qu’il favorise la fuite des Juifs. À l’opposé du misérabilisme des Allemands solidaires entre eux et qui agissent dans la clandestinité, Sirk dépeint jusqu’à la nausée caricaturale les suppôts d’un nazisme moribond qui consomme sa haine jusqu’à la lie. Ainsi du personnage d’Otto Binding, ancien camarade d’école d’Ernst Gräber qui a « tourné casaque » pour s’enrôler dans le nazisme et jouir d’une opulence criarde et tapageuse. Une scène notamment épingle une ribote orgiaque dans les quartiers du leader nazi où un cacique d’un camp de concentration expose son plan de décimation des Juifs dans une démonstration enflammée. On boit d’abondance dans le film pour noyer le bruit et la fureur dans l’ivresse de l’amour et du pouvoir et pour tromper la mort et en retarder l’échéance fatale.

 

 

L’amour est un trompe-la-mort

Tandis que les bombardements civils font rage et remplacent sans transition les bombardements militaires, la décence est tenue en otage par le vice et la duplicité dictés par l’instinct de survie. La ville n’est plus qu’un amas de détritus, un immense ghetto à ciel ouvert où chacun à sa manière doit lutter pour arracher sa survie.

On peut imaginer l’implication personnelle et la charge émotionnelle de son auteur dans cette œuvre magistrale à la lumière d’un des avatars de l’existence trépidante qu’on lui connaît : la mort de son unique fils, enrôlé chez les SS, dans la tourmente et le carnage de Stalingrad en 1944. Sirk relaie ce tour ironique du destin dans la scène finale de son film où l’on voit John Gavin retrouver ses camarades soldats sur le front de l’est et mourir d’une balle tirée dans le dos par un des civils russes qu’il vient de libérer. Sa main tente alors désespérément d’agripper ce qui le raccroche à la vie et qui dérive au fil de l’eau : la lettre de sa dulcinée lui annonçant la naissance imminente de son enfant. Gros plan du visage de Gavin reflété dans l’eau et fondu dissolvant.

Titre original : A Time to Love and a Time to Die

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Durée : 132 mn


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