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Le Nom de la Rose (The Name of the Rose – Jean- Jacques Annaud, 1986)

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Sous des allures de film policier, Le Nom de la Rose ressemble à Sherlock Holmes immergé dans un thriller moyenâgeux où l’obscurantisme religieux, la variation philosophique et la quête du savoir se mélangent à une intrigue implacable.

Adapter le roman éponyme d’Umberto Eco pourrait s’assimiler à une descente en chute libre pour n’importe quel réalisateur peu inspiré ; le projet prend pourtant une belle ampleur entre les mains d’un cinéaste comme Jean-Jacques Annaud. Après avoir adapté La Guerre du Feu de Rosny en 1981, Annaud poursuit son périple chronologique l’envoyant, en plein Moyen-Âge, dans une abbaye bénédictine où des moines disparaissent. Le protagoniste principal, Guillaume de Baskerville, suivi de son novice, Adso von Melk, mène l’enquête jusqu’à découvrir une vérité dérangeante. Préparé pendant trois ans pour un budget colossal de dix-neuf millions de dollars, Le Nom de la Rose offre à son réalisateur un deuxième succès consécutif au box-office.

Pointilleux, Jean-Jacques Annaud ne voulait pas d’acteurs connus dans son long métrage. C’était sans compter sur la détermination de Sean Connery, bien décidé à emporter le rôle de cet enquêteur qui, à force d’arguments pertinents, parviendra à convaincre le cinéaste. A ses côtés, Christian Slater, tout juste quinze ans à l’époque du tournage, étonne en Adso face à Valentina Vargas et Michael Lonsdale. Brillamment accompagné par une équipe technique reconnue, Jean-Jacques Annaud s’entoure également du producteur allemand Bernd Eichinger, ainsi que du décorateur italien Dante Ferreti qui signe une reconstitution grandiose de l’abbaye austère dans les Abruzzes. James Horner, fidèle compère de James Cameron, ayant composé les bandes originales de Titanic et d’Avatar, s’attelle à l’élaboration d’une musique, à la fois, belle et envoûtante, témoignant des événements étranges et romanesques se déroulant au sein de cette mystérieuse fortification.

Âpre, pointu, détonnant, le roman original d’Umberto Eco ne se prêtait pas aisément à une adaptation cinématographique. Pour mener à bien sa tâche, Annaud s’est attaché à simplifier l’intrigue du roman en supprimant une série de recherches et de déductions, afin d’atteindre une durée normale d’exploitation en salles. Avouant, dès son générique, présenter un « simple » palimpseste du roman, il témoigne d’une réelle honnêteté vis-à-vis de son spectateur. Désormais complice de l’auteur, il se permet plusieurs clins d’œil à Eco que ce soit, au détour d’une scène, lorsque Guillaume de Baskerville s’extasie dans la bibliothèque sur un ouvrage d’Umberto de Bologne, la ville où Eco est professeur, ou bien lorsqu’il donne au couple Guillaume-Adso l’essence même du tandem Sherlock Holmes/Docteur Watson. Empruntant le nom de Guillaume de Baskerville à un roman de Sir Arthur Conan Doyle, Le Chien des Baskerville, ce patronyme est également l’occasion pour Eco d’un clin d’œil à Guillaume d’Occan. Dès l’ouverture de son long métrage, le cinéaste pose les bases d’une ambiance austère : le plan du religieux et de son novice, perdus en plein désert, s’éloignant en travelling arrière vers les bûchers encore crépitants du sang des suppliciés, impose une pesanteur de rigueur. L’abbaye est filmée en contre-plongée pour symboliser sa grandeur et son imposante présence, la porte s’ouvre alors sur un monde austère où la liberté de pensée et la recherche de la vérité ne sont pas les bienvenues.

L’Eglise essuie de nombreuses critiques : tour à tour accusée de débauche, d’hérésie, elle place l’Inquisition comme marque de pouvoir face à une situation sociale en crise. Le Diable et les peurs religieuses hantent les pensées des hommes de foi, persuadés que la sorcellerie a pris possession des corps des paysans dont ils perçoivent des impôts en nature. Alors que le Christianisme médiéval prône une idéologie où la chair est impure, les réponses proposées par les ecclésiastiques restent teintées de fanatisme et d’une absence de liberté religieuse : les scènes de flagellations sont légions, tout comme les valeurs d’abstinence, d’infériorité des femmes et l’interdiction de rire. Face à cette ferveur religieuse, Guillaume de Baskerville s’impose comme un humaniste, un homme de pensée. Inspiré par les philosophes grecs, il apprend par l’expérience et doute de l’infaillibilité de la parole : fin pédagogue, il veut laisser à son jeune novice des valeurs éducatives concrètes et une liberté non aliénable. Pourtant, Adso émet de vibrantes critiques envers les Humanistes : il reproche, ainsi, à Guillaume son absence de mobilisation envers les hommes, alors qu’il s’acharne à sauvegarder des ouvrages. Jean-Jacques Annaud restaure néanmoins une morale manichéenne puisque dans le roman, la jeune femme meurt brûlée et le bourreau reste impuni, alors que dans le long métrage, les paramètres sont rétablis avec la survie de la Rose et le décès de Bernard Gui.

Non content de transmettre à son élève des valeurs humanistes, l’enquête de Guillaume de Baskerville devient le combat d’un homme contre l’obscurantisme, un plaidoyer pour la liberté et le savoir. Opposant l’objectivité scientifique à la subjectivité de la foi religieuse, Umberto Eco utilise l’humour comme motif subversif. A l’homme d’Eglise convaincu que « le rire est un trait diabolique qui fait ressembler l’homme à un singe », Guillaume de Baskerville préfère rétorquer que « les singes ne rient pas : le rire est le propre de l’homme ». Néanmoins, face aux fanatiques écrasants de conviction, le protagoniste fait profil bas, attendant patiemment l’heure des révélations. Son parcours est similaire à celui d’Hypatie, héroïne d’Agora, film d’Alejandro Amenabar, sorti en janvier 2009. Convaincue que la science et les connaissances accumulées sont la clé, elle se lance dans une bataille perdue d’avance, probablement à cause de sa condition féminine. Elle paiera de sa vie ses croyances et son désir de changement.

En narrateur admiratif devant la logique de son maître, Adso est le parfait novice, respectueux de l’ordre établi et désireux d’apprendre. C’est sans compter sur l’amour qui s’immisce dans son cœur et dans son esprit. La mystérieuse jeune femme, à l’origine du titre du roman et du film (« Je n’ai jamais su … son nom »), fait chavirer le jeune religieux au point que sa foi manque de vaciller vers une contrée inexplorée. Soutenu par son maître, il tente l’impossible pour la sauver du bûcher, sans toutefois sacrifier son adoration de Dieu à un amour féminin. Passant du garçon ingénu à l’homme assuré, il marche sur les traces de Guillaume lorsqu’il parvient à sortir du labyrinthe de la bibliothèque en utilisant ses études classiques.

La bibliothèque est au centre du roman et du film de Jean-Jacques Annaud tant l’action tourne autour d’elle, au sens propre comme au sens figuré. Les protagonistes sont enfermés dans une série de cercles concentriques constitués de lieux clos d’où ils doivent s’extraire en franchissant des portes. La situation métaphorique est l’occasion d’une variation sur le mythe de Thésée où le pivot central de l’action, la bibliothèque-labyrinthe, recèle le secret suprême et représente le monde, à l’image de la bibliothèque de Babel. Le rire, révolutionnaire aux yeux des ecclésiastiques, anéantit la crainte de Dieu, désacralise les hiérarchies, ridiculise le péché et tue le respect. Jorge de Burgos (référence à Jorge Luis Borges, bibliothécaire qui termina également sa vie aveugle) invente un argumentaire sur ses apparents dangers. La fin de l’abbaye dans un incendie traduit cette inversion des valeurs de la conservation vers la destruction : Jorge avalant goulument ses propres enfants, les livres (il faut rappeler que La Comédie d’Aristote est une pure invention d’Umberto Eco) représente l’essence gargantuesque de cette bibliothèque assoiffée de chair et de sang.

Jean-Jacques Annaud est le seul cinéaste à s’être mesuré à ce monument littéraire qu’est Le Nom de la Rose, en dehors de la pièce radiophonique diffusée en 2006 sur BBC Radio 4. Il faut croire que son intuition a payé avec, en guise de trophées, le César du meilleur film étranger en 1987 et le Bafta du meilleur acteur pour Sean Connery. L’humour et la dénonciation de l’intolérance sont un des intérêts de ce film multi-exposé, démontrant, encore dans notre société actuelle, que, malgré un effort de mutation, les temps ne sont pas venus. Guillaume de Baskerville attendra quatre siècles de plus et l’émergence des Lumières pour que le bonheur s’impose comme idée neuve, Jean-Jacques Annaud n’attendra pas aussi longtemps pour voir son long métrage entrer au Panthéon des chefs d’œuvre incontestés.

Titre original : Der Name der Rose

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Durée : 130 mn


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