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Le Miroir magique (Espelho magico)

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Merveille tardivement distribuée en France, signée du néo-centenaire Oliveira, « Le Miroir magique » est une belle occasion de convaincre les sceptiques de l’accessibilité bien réelle d’un cinéma de permanente recherche.

Si la qualité, mais surtout la précision du cinéma de Manoel de Oliveira (désormais âgé de 100 ans) ne prête plus vraiment à discussion, ne peut être éludée, à la découverte de ce Miroir magique (réalisé en 2005, donc avant Belle toujours et Christophe Colomb, l’énigme), l’assez inexplicable « joie » émanant du moindre plan, du moindre effet. À cette histoire pour le moins fantaisiste de quête, par Alfreda, une femme de la haute bourgeoisie portugaise, de l’apparition de la Vierge Marie, à dessein de conforter son âme inquiète, s’adjoint de bout en bout l’extrême légèreté d’une mise en scène dont l’exigence n’a d’égale que la grande épure stylistique. Si l’humour et le ludisme n’ont jamais été absents des films d’Oliveira (Je rentre à la maison se rapproche notamment assez clairement, malgré sa dimension mélancolique, de la comédie), frappe ici l’évidence, le caractère très « direct » de cet humour.

Prenons par exemple le trio formé par Luciano, le jeune employé d’Alfreda sortant tout juste de prison, Filipe, l’accordeur de piano quelque peu ironique résolu à « réaliser » la projection de cette dernière, et la jeune Vicente, disposée, moyennant finances, à jouer le rôle de l’Apparition. De longues séquences nous font prendre part aux hilarantes manigances et négociations de ces personnages (respectivement incarnés par Ricardo Trepa, Luis Miguel Cintra et Leonor Baldaque, habitués de l’univers d’Oliveira, tous plus que parfaits), dont le caractère comique ne repose par ailleurs sur aucun sur-jeu caricatural. Eux-mêmes, toujours conscients de la part grossière et délirante de leur projet, accompagnent chacun de leurs gestes, chacune de leurs répliques d’une vive bonhommie, assurant toujours notre connivence amusée. Car le rire d’Oliveira, au-delà d’une simple plus-value garantissant la distraction du spectateur, résonne surtout comme la manifestation d’une littérale « ivresse de vivre », d’un débordement d’existence partant de l’élément le plus infime (un vêtement, le positionnement d’un meuble…), pour s’étendre à la dimension de tout un plan, de toute une atmosphère.

Car c’est en effet de l’atmosphère de son domaine que semble résulter l’insatisfaction de la divine Alfreda (jouée par l’inestimable Leonor Silveira, l’une des plus grande actrices européennes des vingt dernières années, à qui le cinéaste offre son plus beau rôle depuis la Bovary de Val Abraham – 1992). Maîtresse sans rival(e) des lieux, cette dernière marque chaque plan de sa présence aussi totale, « entière », que flottante ; poids lourd-léger dont l’ancrage au sol, le charme bien physique lutterait pour ne pas s’abandonner à un ailleurs, un hors-champ la requérant sans cesse. Quelque chose de l’ordre d’un « amour de (la) perdition », pour reprendre le beau titre d’un précédent Oliveira (au reste, chaque titre ou presque d’Oliveira s’ajusterait parfaitement à d’autres de ses films : de « film parlé » en « voyage au début du monde », de « jour du désespoir » en « inquiétude » ou « principe de l’incertitude », chaque œuvre de l’ «Œuvre » interroge une manière générale tout en affirmant sa parfaite autonomie), caractérise sa grâce singulière.

Réputé difficile, pour ne pas dire élitiste, le cinéma d’Oliveira est pourtant, si l’on s’y attarde vraiment, l’un des plus ouverts qui soit, en ce sens que le voyage, l’« aventure » (intérieure ou réelle) ne cessa et ne cesse encore d’être son principal moteur. D’adaptations très personnelles de classiques de la littérature portugaise (Agustina Bessa-Luís, de Francisca, en 1981 au présent film, adapté de son roman A Alma dos Ricos, paru en 2002 ; l’écrivain du XIX ème siècle Camilo Castelo Branco, pour Amour de Perdition, en 1979…), en évocations historiques teintées d’anachronismes (Non, ou la vaine gloire de commander – 1990 ; Le cinquième empire – 2004 ; Christophe Colomb, l’énigme – 2008…), de biographies plus ou moins directes (Castelo Branco toujours pour Francisca et Le jour du désespoir – 1993…) en réappropriations de chef-d’œuvres du patrimoine (La princesse de Clèves pour La lettre – 1999 ; Belle de jour de Buňuel, bénéficiant d’une suite inattendue avec Belle toujours – 2007…), tout chez lui est affaire d’appels d’air ou de rapprochements.

Davantage rigoureux qu’élitiste, l’art d’Oliveira traverse les époques et les décennies avec une même fraîcheur, un même sens du jeu au sens le plus large du terme. Rien n’y est pur hasard, mais tout s’y offre comme provenant de nulle-part, sinon de la seule foi en une possible concrétisation du spirituel. C’est précisément la raison pour laquelle le projet d’escroquerie de ce Miroir magique ne se déparera jamais d’un premier degré insinuant la constante probabilité d’un inattendu. Film et cinéma sans âge, ne requérant au fond ni plus ni moins qu’une pure disponibilité, alliant prédisposition enfantine à la croyance, et conscience adulte du caractère relatif de toute évidence.

Titre original : Espelho magico

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Durée : 137 mn


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