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Le Fils

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Pour rendre hommage à son cousin mort au combat, le jeune réalisateur plonge dans l’univers des Spetznaz pour montrer l’horreur de la guerre et de la mort.

L’absurdité de la mort

Difficile de montrer la mort et la violence au cinéma, par des images, sans sombrer dans le pathos. C’est pourtant la réussite de ce premier long métrage documentaire d’Alexander Abaturov qui a fait ses études de cinéma en France, et dont le premier court métrage documentaire, Les âmes dormantes, a reçu le Prix de l’Institut français au Festival du Cinéma du réel. C’est d’ailleurs à Lussas en Ardèche qu’il a appris la mort de son cousin, Dima, tombé au combat dans une guerre absurde dans le Nord du Caucase, dans un de ces nombreux conflits que l’éclatement de l’URSS a rendu possibles depuis les années 1990. Dima était comme son petit frère, ce cousin mort et qui laisse un vide dans son cœur, et celui de ses parents dont il était le fils unique, d’où le titre très sobre du film. C’est la mère de Dima qui lui dira au téléphone, alors qu’il ne peut se rendre aux obsèques du fait qu’il vivait alors très loin de la Russie, de réaliser alors un film sur Dima.

 

 

Corps cachés par les uniformes

Sur le coup, Alexandrer Abaturov s’en sentira incapable, terrorisé en fait à l’idée de filmer la mort au cœur de la vie. Il lui faudra quatre années pleines, entre tournage et montage, pour offrir au public et à sa famille ce très beau film qui dépasse, et de loin, le documentaire. Pour cela, il lui a fallu entrer de plain pied dans l’univers de ces jeunes soldats engagés dans l’univers clos des futures Spetznaz, ces unités d’élite de l’armée russe, où était enrôlé son jeune cousin Dima. Pour cela, il lui a fallu pénétrer au cœur de la vie de ces jeunes gens que l’armée voudrait former sur le même moule, donner le même corps, en les cachant sous des uniformes. Mais peu à peu, le réalisateur parviendra à leur donner vie, à les filmer, à les différencier et à leur donner une âme à chacun, non pas pour faire un film simplement antimilitariste, mais surtout pour illustrer l’absurdité de cette lutte à mort pour obtenir le fameux béret rouge qui en fera des soldats d’exception.

 

 

Hommage à la vie

Outre la charge émotionnelle du film qui se ressent de bout en bout, tout le travail du cinéaste a été de se mettre aussi un peu à la place de Dima pour revivre comme lui tous les instants de cette formation, se mêlant aux soldats dans leurs exercices d’entraînement, portant lui-même sa caméra dans son sac, alternant plans caméra épaule et plans fixes, pour filmer au plus près ces beaux visages juvéniles, jusqu’à y traquer la part d’émotion et le désarroi, juste le contraire bien sûr de Full Metal Jacket de Stanley Kubrick, et bien plus proche dans l’idée de La ligne rouge de Terrence Malick. Composé d’images qui forment le corps de ce film relativement court et puissant, et accompagné de la musique de Miles Davis et de sons qui sont tout sauf anecdotiques, et constituent l’âme du film, Le fils est un hommage surtout à la vie, cette vie qui a été arrachée mais qui continue dans la douleur des parents de Dima qui transparaît dans chaque plan alterné. Le réalisateur ayant eu la bonne idée de monter son film en alternance entre scènes de soldatesque et émotion familiale, dont le point d’acmé est composé par la fête que les parents ont organisée à la mémoire de leur fils. Mais d’autres scènes sont aussi émouvantes, comme la préparation de la tombe par un fossoyeur qui a lui aussi perdu son fils, ou encore ces séances chez le sculpteur qui modèle dans la glaise le buste du fils disparu et entretient ainsi, sans le vouloir, la tristesse de ses parents. Un film magnifique et pudique qui se clôt sur les visages des camarades de Dima comme pour en montrer l’humanité et la diversité, à la différence de l’armée qui ne veut que niveler et terrasser. «  Filmer un troupe de militaires est dangereux, déclare Alexandrer Abaturov dans le dossier de presse du film. Il s’agit d’un seul et même personnage. Habillés pareil, ils ne forment qu’un seul corps. C’est ce que veut l’armée. Mais c’est précisément ce que je ne voulais pas faire  : dépersonnaliser des individus alors que l’idée consiste à dire que chacun est un fils. Les portraits sont une sorte de jeu entre moi et les soldats. Nous avons fini par bien nous connaître. Je voulais tout simplement qu’on les observe.  »

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Durée : 71 mn


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