Le festival Paris Cinéma – Junky Paradise

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Il y en a eu pour tous les goûts : accrocs nostalgiques aux toujours très verts Nathalie Baye et David Cronenberg, addicts poétiques à Aki Kaurismaki, experts des nouvelles substances corrosives des Philippines, shootés aux oeuvres engagées et originales…

Le pays des merveilles d’Alice aurait-il été ressuscité le temps de 10 jours ? Entre chat mutin et parlant (Komenako le petit chat curieux de Tsuneo Goda), monde onirique (la frontière de l’aube de Philippe Garrel), le festival Paris Cinéma a proposé des œuvres courageuses et engagées, des bijoux de cinéma hallucinogène. Alors mieux que le LSD, le MDMA, la cocaïne, l’héroïne, une bonne décharge de cinéma pour un trip aux frontières de l’irréel…

La programmation s’annonçait éclectique, sauvage, fraîche, vivifiante, changeante, bref un vrai florilège d’œuvres nouvelles et innovantes. Sur le papier. Sur les écrans aussi. Tant dans la sélection des courts ou des longs, le sceau de la création décomplexée a brûlé durant deux semaines d’un soufre nouveau.

Que dire de ce court métrage argento-brésilien, Invitation to dine with Comrade Stalin ? Deux personnes âgées composent devant une caméra vicieuse un ballet d’absurdité (bon sens du terme) à soulever les rires. Vent lunaire, comportements anormaux (ou pas), chorégraphie légère dans un décor épuré et transpercé par les carcasses de bâtisses démolies ou de poulet sécrètent un imaginaire fantastique. Gallinacées s’abstenir, un sort cruel vous est réservé ! Qu’attendent-elles ? Qu’attendons-nous tous finalement ? Comment ériger le cinéma en art de la déjante ? Ces Laurell et Hardy au féminin et octogénaires ont la force comique des Vamps, l’humour en plus.

En voilà une autre qui n’en manque pas, d’humour. Benedek Fliegauf avec son Milky Way, nous plonge dans son univers laiteux et extrêmement visuel. Point de dialogues (point de distributeur non plus en France), mais une plongée douce-amère dans des saynètes d’un lyrisme à couper au couteau, comme si le cinéma, art de l’image, pouvait se défaire des bavardages mais point du son. Certains parleront de film d’ambiance, sûrement plus à sa place dans les musées d’art moderne, d’autres y verront le parti-pris courageux de proposer un autre cinéma, loin des sentiers nauséeux du tout à l’égout cinématographique actuel.

 

Qui a dit que les vieux (pardon les séniors), n’avaient pas d’avenir ? Force est de constater que le processus de « dégérontocratisation » que le sociologue E. Morin remarquait dans la société française des années 60 est définitivement enrayé. Gérontophile par jouissance, la sélection fait la part belle au troisième âge dans des constructions filmiques digestes, humbles et respectueuses. Avec Young@heart (primé deux fois : prix du public et du jury), Stephen Walker harmonise les tranchées de vie creusant les visages de ses protagonistes : une chorale punk-rock, des presque centenaires beaucoup plus dynamiques qu’une classe parisienne de 3e, et le rock qui coule encore dans les veines fatiguées de ces choristes au grand cœur.

Présenté à la quinzaine des réalisateurs 2008, le Dernier Maquis de Rabah Ameur-Zaïmeche oscille entre satire sociale et impulsion documentaire. Poétique dans ses arrangements millimétrés de palettes rouges, politique dans sa dissection de conflits sociaux larvés, le film arrive à appréhender des sujets complexes par la seule grâce d’un traitement léger (dans la mise en scène), sans tomber dans la superficialité.

Retour aux courts-métrages, avec Le Serment de Maryna Vroda, ballade atemporelle et déconstruite, perdue dans la perplexité des premiers émois amoureux. Chromatographique, accéléré, le voyage s’engage dans une nébuleuse de sentiments tus. Les relations humaines et paternelles sont aussi au cœur des courts Saturday’s Shadow de Nick Gordon, et Alexandra de Radu Jude. Entre un père qui s’inquiète de l’éloignement de sa fille et un autre qui se retrouve humilié devant les yeux de son fils, la problématique des sentiments et de l’image renvoyée à l’autre fait encore vrombir doucereusement le moteur artistique.

Un tout autre objectif anime les courts Journey to the Forest de Jörn Staeger, As I lay dying de Yuhang Ho ou Surface de Rui Xavier : picturaux, fugitifs, hypnotiques, ces trois films proposent des images qui se collent délicatement sur les rétines et s’en dégagent avec la légèreté d’un souffle d’été. L’histoire, si tant est qu’il y en est une, n’est que prétexte affirmé à une composition visuelle et esthétisante dégagée de toute recherche de cohérence pompeuse.

Les chakras ouverts, la réceptivité à son apogée, le festivalier attend sa nouvelle décharge. Devant tant d’originalité, les papillons virevoltent dans les esprits. Juste le temps de leur couper les ailes par une fable sociale acérée et tranchante. Avec Versailles, Pierre Schoeller met en scène le toujours très écorché Guillaume Depardieu, à peine adouci par la candeur enfantine du petit Enzo (joué par Max Baissette de Malglaive). A croire que les papillons sont restés emprisonnés dans leur chrysalide et ne se posent plus à Versailles, où le malheur peut survenir à chaque détour de cabane.

Le cœur se soulève, le corps n’est plus qu’une enveloppe désespérément matérialiste, l’injection de cinéma fait effet, gonflant les veines et pressurisant les parois artérielles, la libération est proche. Dilatation en progression, divagation en ascension, pas le temps de retomber avec Mange ceci est mon corps de Machelange Quay. Sylvie Testud serait-elle une sainte ? Pourquoi je la vois nue : est-ce mon esprit obsédé et perverti par les substances cinématographiques que j’ingurgite depuis le 1er juillet, ou est-ce la mise en scène dérangeante qui me met dans un tel émoi ? Déflagration de lyrisme, de quoi succomber, en bien ou en mal. Veut-on nous achever ? L’overdose est proche.

 

Devant toutes ces montées d’adrénaline, cette effervescence de sentiments, ce bouillonnement incontrôlable qui rougit les joues, la redescente pourrait être infernale. La normalité a quelque chose d’aussi effrayant de banalité que de bad-trippant, et en clôturant le festival par le très pénible Un monde à nous de Frédéric Balekdjian, les organisateurs ont peut-être réalisé la seule fausse note de ces dix jours, qui ont vu se côtoyer des œuvres tantôt léchées tantôt brouillonnes, souvent courageuses et parfois frileuses.

La parenthèse de 10 jours est aujourd’hui refermée. Le temps du sevrage pourrait-on penser…
Non, junkie cinéphile nous sommes, junkie cinéphile nous resterons.

Le palmarès complet sur www.pariscinema.org

 

Titre original : Te acuerdas de Lake Tahoe

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Durée : 83 mn


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