« Notre histoire commence au Brésil en 1977, une période semée d’embûches » : c’est par ces mots, comme sortis tout droit d’un roman d’espionnage, que s’ouvre L’agent secret, dernière réalisation du cinéaste brésilien Kleber Mendonça Filho. Dans un pays soumis à la dictature militaire, Marcelo (immense Wagner Moura) apparaît comme un homme simple qui se rend dans la ville de Recife pour se rapprocher de son fils… et pourtant, sa vie est tout sauf simple. Ici, pas d’agent charismatique et séducteur à la Ian Fleming, juste un homme qui mène sa vie et cherche des réponses sur ses origines sans se douter que son passé finira fatalement par le rattraper. Car L’agent secret est bien un film d’investigation : qu’il s’agisse d’un être humain, d’un dossier ou du temps perdu, tous les personnages sont à la recherche de quelque chose dans ce brillant thriller politique où se mêlent tueurs à gages, vieilles rancunes, corruption… et requin(s).

Depuis quelques temps, s’il y a un pays qui a décidé de raconter son passé via le cinéma, c’est bien le Brésil : car avant Filho, c’est un autre cinéaste reconnu, Walter Salles, qui a montré les heures sombres de la dictature et ses conséquences sur l’avenir d’une fratrie menée par Fernanda Torres dans l’oscarisé Je suis toujours là, sorti en 2024. Si le contexte est aussi important dans L’agent secret, la présence du régime est plus nuancée, comme une ombre qui plane, invisible mais omniprésente comme le montre l’ouverture du film. Pas de prisonniers ni d’oppression, juste une station service et un contrôle de police : bien que simple, cette scène installe une tension qui va aller crescendo tout au long du récit car désormais, même les lieux les plus anodins peuvent être la cible du danger.
Le film se distingue par son perfectionnisme en matière de reconstitution : reconstitution physique d’abord, où le Recife des années 1970 prend littéralement vie sous la caméra de Kleber Mendonça Filho. Un niveau de reconstitution intense et logique quand on sait que le réalisateur y est né, y a grandi et que ses trois précédents films avaient tous cette ville pour cadre : à bien des égards, L’agent secret est son film le plus personnel. Comme Fernando, le jeune fils de Marcelo, l’enfance de Filho a été marquée par la dictature militaire et ses tourments : à travers le jeune garçon, il nous raconte ainsi celui qu’il était à l’époque. En plus du décor, le cinéaste illustre le contexte social particulièrement tendu avec une parfaite nuance : par exemple, au lieu de montrer les violences commises de manière directe, il se contente de filmer la veste d’un officier de police sur laquelle une tâche de sang apparaît clairement. Le message passe différemment mais n’en est pas moins puissant : au-delà de la violence, règne une corruption dont les origines sont à chercher du côté du pouvoir en place.

Un mal qui ronge le pays et ses institutions, comme un grand requin. En effet, qu’elle soit animale ou humaine, la figure de la créature marine ne cesse de prendre différentes formes, comme pour illustrer le niveau de dangerosité d’un pays où les prédateurs évoluent librement. En plus du requin étalé sur la table d’opération (qui a eu droit à son propre moment dès la sortie de la bande-annonce) et dont la découverte va amorcer le début de l’intrigue, l’animal est décliné sous deux autres formes : d’abord sous une forme cinématographique puisqu’un long-métrage en particulier parcourt tout le film jusque dans ses derniers instants : Les Dents de la mer. Pour Filho, il s’agit moins de rendre hommage au classique de Spielberg que de filmer l’impatience de Fernando (et par extension, la sienne) à voir le film, ce que son grand-père, projectionniste, lui déconseille en raison de son jeune âge. Ensuite, le requin est filmé sous une forme plus mature, loin de l’émerveillement de la pellicule à travers le personnage de Henrique (Luciano Chirolli), homme d’affaire dont la cupidité lui a valu de se mettre Marcelo à dos. L’Homme est ici un animal : il se bat pour imposer son territoire, prêt à éliminer tous les obstacles sur son chemin en usant de ses multiples ressources.
Même s’il porte sur la dictature un regard un peu plus léger que Walter Salles, Kleber Mendonça Filho signe, avec L’agent secret, une œuvre percutante sur les heures sombres du Brésil, où passé et présent s’entremêlent et se font l’écho des nombreuses victimes de cette période, qu’elles aient été révolutionnaires ou ordinaires. Un film d’enquête captivant, où la recherche de soi prend le pas sur la traque de l’autre. La véritable Palme d’or du festival de Cannes 2025 !





