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La première marche

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Pas de fierté pour certain.e.s d’entre nous sans la libération de tous.tes.

Youssef, Yanis, Annabelle et Luca, des étudiants de Sciences Po, veulent organiser la première marche des fiertés à Saint-Denis, ville de banlieue en périphérie de Paris. Leurs moteur est de lutter contre les multiples stigmates qui touchent les personnes LGBTQI+ et les personnes de banlieues, notamment les personnes racisées. En somme : l’objectif est une marche intersectionnelle, symbole de la convergence des luttes. Le projet est ambitieux et beaucoup ne semblent pas prêt.e.s à leur donner du crédit mais la détermination dont il.elle.s font preuve va au-delà du moindre doute. Voilà donc ici le premier long métrage documentaire signé par Hakim Atoui, producteur de plusieurs courts métrages abordant l’homosexualité en banlieue, et de Baptiste Etchegaray, journaliste cinéma. Un documentaire visant à mettre en lumière un militantisme inclusif ainsi que la convergence des luttes.

« Je crois que raconter nos histoires d’abord à nous-mêmes…

Autant dire que le film a créé un conflit intérieur qu’il est impossible d’ignorer. Nous voulions aimer La première marche, parce que sur l’ensemble des métrages qui sortent chaque année la représentation LGBTQI+ est dérisoire, parce qu’Atoui et Etchegaray prônaient un documentaire inclusif et que c’est bien en ce terme que l’avenir doit être pensé, mais non. La première marche cristallise un des problèmes majeurs liés à l’inclusivité dans les médias. Doit-on encenser un film qui parle d’une minorité, ici les personnes LGBTQI+, même s’il en parle de manière maladroite voire problématique, sous l’unique prétexte que cette minorité n’est pas asse représentée? La majorité aurait tendance à félicité ce qui est « déjà fait », arguant l’avancée des moeurs et prônant la patience dans l’attente qu’un jour un contenu soit pensé comme une digne représentation de l’humanité et non comme une version qui sied nos biais de perception sociaux. C’est d’ailleurs ce que nous aurions pu faire ici aussi, souligner l’existence de ce documentaire et féliciter l’initiative des réalisateurs d’avoir documenté cette si belle idée sans pointer du doigt les problèmes inhérents au film. Cependant rien qu’en tant que critique il est primordial de se poser les bonnes questions ici, l’intention du documentaire est de montrer l’organisation d’une marche des fiertés comme elle a été pensée à l’origine, c’est à dire une marche des fiertés inclusive or le film en lui même va à complet contre sens. Le contrat n’est pas rempli. Il est désespérant de voir l’initiative de ces jeunes malmenée par un film qui préfère se concentrer uniquement sur l’homophobie, sujet médiatiquement souvent discuté depuis plusieurs années, en invisibilisant totalement l’ensemble du reste des problématiques de la communauté LGBTQI+ défendu par ces mêmes jeunes. Alors qu’on se sert de Stonewall pour promouvoir le documentaire, Stonewall qui, rappelons le, est symboliquement le début du militantisme LGBTQI+ et qui doit son existence au premier pavé lancé contre la police par une femme transgenre travailleuse du sexe afro-américaine, on ne met en lumière aucun vécu ni transidentitaire ni rien en sortant de l’homosexualité masculine.

 

 

 … puis les un.e.s aux autres et au monde …

La première marche est violente, tant dans ce que doit affronter l’association pour organiser et promouvoir sa marche, que dans l’orientation même des réalisateurs. S’il est  bienvenu de féliciter la mise en lumière de la première, n’oublions pas de remettre en question la seconde. Bien sûr qu’il est important de voir les écueils que ces jeunes doivent affronter, la violence souvent extrême de certaines situations : les débats auxquels personne ne souhaite s’intéresser ou les médias qui décident savoir mieux que les concernés eux-mêmes si ce qu’ils leurs disent est correct ou non, tout ça est monnaie courante pour les minorités et mettre le doigt sur ces vérités donne de la visibilité aux problèmes. Assister à de nombreuses reprises à Youssef ou Yanis qui s’acharnent à recentrer le débat, à parler de LGBTQI+ phobie et non uniquement d’homophobie avec leurs interlocuteurs apparaît tout aussi nécessaire. En revanche, assister à cette même situation dans des échanges avec les documentaristes est fort problématique. Le manque de bienveillance de certaines questions est aussi fort dérangeant. On est dans une performance, on vend une image de l’homosexualité et non pas de la communauté LGBTQI+, le documentaire dans son ensemble ne remplit en aucun cas ce que les réalisateurs déclarent avoir voulu faire.

 

… est un acte révolutionnaire. »

Et pourtant l’ensemble des jeunes filmés méritent largement qu’on s’intéressent à eux.elles. D’une intelligence et d’un verbe remarquable quand il s’agit d’exprimer leurs idées, ce sont eux.elles qui sauvent le documentaire. Parce que malgré tout ce qu’on peut dire sur l’échec d’Hakim Atoui et Baptiste Etchegaray à offrir l’inclusion qu’ils prônent, chaque membre de l’association est en revanche irréprochable tant dans son discours que dans ses actes. Les voir s’évertuer à chercher la réflexion et la profondeur pour répondre à des questions parfois toxiques est aussi douloureux que magique. Réussir à passer d’un « alors tu te qualifies » de « slutty (traduction : salope) ? » à une réflexion sur la pornographie et ce qu’elle dit de notre société notamment sur la vision des minorités : nul doute que l’avenir est à la jeunesse. Les protagonistes de La première marche sont la définition même de la résilience, non seulement ils reçoivent ce que nous déplorions plus haut, le manque de bienveillance voire la violence de certains mots, certaines questions, mais en plus de ça ils l’acceptent et s’acharnent à tenter d’éduquer leur entourage à longueur de journée, de semaines, de mois. Ces jeunes élargissent les codes du militantisme pour s’y créer une place qui leur ressemble. Quelle belle leçon d’humilité.

Réalisateur : ,

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Durée : 70 mn


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