Julieta

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Emprunt d’une très grande maîtrise formelle, « Julieta » est un film magnifique.

À un moment donné du film la jeune et belle Julieta, professeur de lettres de son état, donne un cours sur la mythologie grecque à une classe. Ulysse et Pénélope sont le sujet du jour. Julieta suggère à un garçon d’essayer de verbaliser ce que pouvait être la grande beauté de l’héroïne d’Homère ; une beauté que toutes les plus belles actrices du box-office réunies en un seul corps ne suffiraient pas à égaler. Le prof et son auditoire s’amusent, ils pensent au désir, à la fusion des corps, puis vient l’évocation du destin, du départ d’Ulysse pour un autre voyage, de la mort inscrite dans l’histoire… C’est la tragédie grecque que Julieta enseigne sur un ton léger mais, au delà, c’est aussi la condition humaine, le destin de chacun et singulièrement le sien.
Le désir, le destin, la mort : tous ces thèmes récurrents dans le cinéma d’Almodóvar sont ici présents mais si cette séquence est si importante c’est qu’elle peut lever un coin du voile sur cette alchimie si particulière entre drame et gaieté de la forme qui fait l’identité du maître espagnol – si difficilement définissable. En effet il y a toujours une sorte de distance dans la narration chez Almodóvar. Les sujets fondamentaux qu’il traite sont des thèmes cardinaux et graves. Pourtant, on ressent toujours une distance par rapport au fatum, un répit, comme si le cinéaste nous offrait de prendre notre temps, de profiter de la vie, de jouir, d’aimer, de contempler la beauté des êtres (des femmes en particulier) et des choses – en attendant la mort.
Julieta, film splendide, justement à cause de cette narration douce et séduisante qui s’écoule malgré les drames qu’elle évoque, est tout entier empreint de cette alchimie si particulière entre esthétique, couleurs, décors hyper-soignés, attention à l’art (les marines de la maison de Galice du peintre Seoane), à la musique – et tragédie. Chaque plan est de toute beauté car c’est un véritable tableau mariant des éléments classiques avec d’autres plus modernes comme ce plan de Julieta debout au balcon en fer forgé de son appartement madrilène et habillée d’un chemisier multicolore. On peut parler de kitch pour le « style Almodóvar » mais c’est un kitch de très haut niveau…

Tiré du recueil de nouvelles Fugitives de la romancière canadienne Alice Munro, le scénario du maître espagnol nous offre donc un retour dans le passé avec quelques moments dans le présent par le truchement d’une lettre lue par Julieta adressée à sa fille qui a disparue. C’est cette disparition incomprehensible qui va hanter notre heroïne et engendrer sa culpabilité. Culpabilité majeure qui répond à une culpabilité originelle, celle d’avoir, un jour il y a 25 ans, refusé de parler à un homme croisé briévement dans un train et constaté un peu plus tard que cet inconnu s’est suicidé en se jetant sous ce même train. D’ailleurs c’est dans ce train, vieux des années 80, dont le côté vintage s’accorde parfaitement avec l’esthétique recherchée par Almodóvar, que le cinéaste réussit certainement les séquences les plus envoutantes de son film. Dans ce décor chargé de références – on pense à Hitchcock avec Une femme disparaît ou L’Inconnu du Nord Express – le réalisateur va une fois de plus mêler le drame et le bonheur, la mort et l’amour, bref convoquer l’éternel retour du combat simultané et incessant d’Eros contre Thanatos, mais sans heurts et dans un même mouvement, bien à sa manière, par la grâce d’une mise en scène éclatante aussi bien par les couleurs dont il use que par le brio technique dont il fait preuve.

Ce « passage » du train dans Julieta est de toute beauté notamment par la rencontre torride entre Julieta et Xoan. L’atmosphère crée par le metteur en scène est en même temps onirique et réaliste. Il semble bien que si un cinéaste, dans le monde, est capable de réaliser cette fusion des contraires (rêve et réalité) dans un même plan avec un tel goût pour la perfection, ce ne peut être que l’auteur de Julieta.

Titre original : Julieta

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Durée : 99 mn


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