It’s a Free World!

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Au lieu de baisser tristement les bras, le cinéaste semble s´être dopé d´une nouvelle technique de combat social, moins morale et plus lucide. Toujours aussi stimulante.

Difficile de se renouveler tout en restant soi-même. Ken Loach, cinéaste militant britannique, reconnu pour ses films sociaux mettant en scène les laissés-pour-compte de l’économie moderne, réussit pourtant le pari avec It’s a Free World! En ne centrant plus son récit du côté des exploités mais bien du point de vue de l’exploiteur, le réalisateur semble changer sa caméra d’épaule… seulement pour ajuster son tir politique, toujours plus sagace dans la dénonciation.

« Welcome to London », royaume de la mixité sociale et Eldorado empoisonné pour les migrants à la recherche d’une vie meilleure. Le film s’ouvre sur des entretiens d’embauche express, menés à la chaîne par une sorte de chasseuse de tête. Le travail d’Angie consiste à recruter des immigrés tout juste descendus de leur avion et de les placer dans des entreprises à la recherche de main-d’œuvre fraîche et bon marché.

Angie fait bien son job, seulement voilà, c’est une femme (plutôt séduisante, pas de chance pour elle !) qui, un soir, refuse les avances de ses supérieurs, et se voit dès le lendemain revenue à la case chômage. La trentaine atteinte, un enfant à élever et un loyer à payer, Angie est fatiguée de la ronde infernale des emplois qu’elle trouve, perd, retrouve, reperd. Bien décidée à réussir cette fois, elle plonge dans l’aventure de l’auto-entreprise, embarquant au passage sa meilleure amie Rose, symbole du spectateur à la fois fasciné et effrayé.

Dès leurs débuts dans la cour des grands, les deux jeunes femmes sont confrontées aux réalités économiques. Angie devient rapidement une anti-héroïne, un personnage borderline, quelque par entre générosité et opportunisme, les deux ne connaissant aucunes limites. Elle héberge un jour une famille d’immigrés clandestins, et les fait expulser le lendemain, dans le seul but de pouvoir loger ses travailleurs à moindre frais. Elle mène d’une main de fer des centaines d’hommes qui, chaque jour, s’amassent plus nombreux à l’appel. Ces scènes filmées en longue focale renforcent d’ailleurs la volonté de réalisme qui ne quitte jamais le cinéaste, et propulse sans cesse le spectateur au cœur de l’action.

Plus de dix ans après avoir dénoncé les effets de l’Angleterre thatchériste dans Les Dockers de Liverpool (1997), documentaire sur des centaines d’ouvriers licenciés après avoir refusé de lever leur grève, Ken Loach continue. Le titre du film It’s a Free World! reprend l’une des répliques d’Angie alors qu’elle justifie ses actes en regardant simplement autour d’elle. Le système du libre marché fonctionne ainsi, et tout le monde le suit ! Le monstre aux cheveux d’ange qui est en train de naître sous nos yeux a complètement raison. Et le pire est bien là ! Ken Loach et son scénariste Paul Laverty n’ont pas créé une avocate de l’idéologie du progrès social mais bien une témoin mutante qui a parfaitement intégré la vision du monde dans lequel elle vit. Séduire pour mieux dégoûter ensuite voilà l’ironie du système, ironie soulignée par ce point d’exclamation moqueur.

Le propos devient clair, mais il n’est pas univoque. Le personnage d’Angie, derrière sa crinière décolorée et son sex appeal évident, est une femme de la postmodernité. Elle gère tout toute seule et la fameuse double journée (professionnelle et domestique), elle la connaît tellement que ses parents lui apportent leur aide dans l’éducation de son fils. Avec ses faux airs de Pamela Anderson, devenue bikeuse par nécessité, on ne peut que la remarquer. Prête à tout pour s’en sortir, y compris concurrencer les hommes sur leur terrain de jeu favori, l’argent, elle laisse pousser ses griffes. Angie utilise les hommes qui l’ont utilisée et reprend leurs armes une par une, exceptée la violence physique, dont elle sera victime. Et si le spectateur est écœuré, c’est aussi et surtout, n’ayons pas peur de le dire, parce qu’elle est une femme. Comment une mère peut-elle agir de la sorte ? Eh bien comme tout le monde…

On pourrait interpréter It’s a Free World! comme un signe de pessimisme et de résignation de la part de Ken Loach. Or, bien au contraire, au lieu de baisser tristement les bras, le cinéaste semble s’être dopé d’une nouvelle technique de combat social, moins morale et plus lucide. Toujours aussi stimulante.

Titre original : It's a Free World!

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Durée : 95 mn


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