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Indiscrétions (The Philadelphia story, 1940)

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Un remariage et trois prétendants : tels sont les ingrédients d´une comédie alerte parodiant la haute société américaine et ses parfums de scandale, oeuvre savoureuse réalisée en 1940 par un cinéaste souvent – et à tort – méconnu en France.

Parole qui dévoile, parole qui cache

Le film est une « comédie du remariage », sous-genre de la comédie américaine où les couples se séparent pour mieux se remarier ! Tracy Lord (Katharine Hepburn), riche héritière de Philadelphie, est ainsi à la veille de ses secondes noces avec le roturier George Kittredge (John Howard). Mais Dexter Haven (Cary Grant), de qui elle a divorcé deux ans auparavant, s’invite aux préparatifs et prépare sa vengeance, aidé de deux journalistes cancaniers venus couvrir le mariage. Le point de départ est donné par le titre français, pour une fois pertinent : ce sont les indiscrétions recherchées par les journalistes introduits dans la maison des Lord, qui déclenchent sans le savoir quiproquos, confrontations des classes sociales et hésitations amoureuses.

La satire de la presse à sensation, prête à tout pour un scoop, et de la haute société, arrrogante et parfois complaisante avec cette même presse, sonne très juste et paraît encore très actuelle (le remake musical du film, réalisé en 1956 par Charles Walters s’intitule précisément High Society). Pour autant, la parodie n’est ni facile ni méchante : les deux paparazzi ont plus l’air de faons timides que de requins éhontés, Macaulay Connor (James Stewart) étant un gratte-papier délicieusement gauche et sa comparse une photographe terriblement romantique. Quant à la famille Lord, qui joue la comédie aux reporters spéciaux, elle évoque plus une troupe de clowns déjantés qu’une lignée d’aristocrates coincés.

Ils embarquent tout le monde dans ce qui intéresse le plus Cukor : la fantaisie échevelée de la parole, l’art du double langage. Fondées sur le jeu, inattendues et implacables, les répliques fusent  avec une insolence ahurie (le rapid fire hollywoodien), incroyablement moderne. Cukor fait ici usage de sa remarquable maîtrise des scènes dialoguées – chaque répartie met à mal la soit-disante indiscrétion et fait vaciller son ressort principal, le chantage ; elle dénonce la mascarade de la parole qui cache mal les véritables intentions des personnages. C’est particulièrement frappant chez Tracy : qu’elle demande inlassablement l’orthographe du mot « omelette » ou qu’elle minaude dans un parfait français, elle ne sait employer les mots que pour mieux révéler ce qu’elle veut cacher.

Libération d’une femme

Car derrière la parole se trouve la femme, la vraie. Indiscrétions offre en effet à Cukor, grand portraitiste des femmes, et à Katharine Hepburn, son interprète privilégiée, un superbe personnage féminin. Car dès l’origine, Hepburn est au centre du film. Démentant sa triste réputation de « box office poison », c’est-à-dire de source d’échec public de ses films, elle assure l’immense succès de la pièce écrite pour elle par un ami, puis de son adaptation cinématographique. Elle choisit Cukor à la réalisation mais doit jouer avec deux acteurs alors peu connus, Cary Grant (avec qui elle a déjà formé un duo comique, sous la direction de George Cukor, sans rencontrer le succès public) et James Stewart.

Et c’est peu dire que le cocktail est réussi ! Hepburn affiche une virtuosité et une maturité qui font mouche : elle change de registre avec une facilité déconcertante, d’abord pimbêche fermée aux sentiments et à la compréhension des faiblesses d’autrui, enfin femme sereine et sensuelle (dans les scènes de baignade nocturne). Loin de l’héroïne loufoque des screwball comedies des années 30, elle dessine les contours d’une femme qui fendille peu à peu sa coquille. Le personnage et la comédienne se rencontrent et se défont presque en temps réel de tout ce qui les entrave. Car toutes les péripéties qui se jouent à la veille de son remariage ne sont là que pour la libérer. Ce n’est pas pour rien que le grand moment de bascule a lieu lors d’une soirée où Tracy se saoûle comme jamais : le film joue sur ces moments ambigus où les personnages ne sont plus totalement eux-mêmes, se livrent à des confidences et avouent soudain ce qu’ils auraient dû garder secret. Sérieusement éméchée, Tracy s’adresse aux trois hommes qui l’aiment, disant un « Hello Dexter » d’une voix normale à son ancien mari, un « Hello George » plus guttural à celui qui doit le devenir et un « Hello Mike » amoureusement prononcé à Macaulay qui voudrait l’être. La cuite sert donc de catharsis et aboutit à faire éclater la vérité et disparaître les malentendus – mêlange d’éclats de rires et d’émotions suspendus où les masques tombent, le désir, l’amour et la douleur s’expriment à l’état brut.

La haute couture de la comédie

Parti d’une analyse sur la manière dont la vie privée peut être envahie par les regards environnants, le film en vient à parler de ce qu’une femme peut être corsetée dans ses préjugés, et s’en libérer. Cette évolution intérieure est mise en évidence par la réalisation de Cukor toute en élégance et fluidité, qui constituent son style inimitable. Il compose des tableaux subtils, servis par un éclairage qui met en valeur les acteurs et confirment sa qualité de « grand couturier de la mise en scène ».
Sa caméra semble en effet former un entrelac délicat de dentelles, scènes qui s’enchâssent les unes avec les autres. Ainsi les séquences se succèdent, où les personnages sont dans le cadre et délivrent leurs dialogues percutants, qui ne sont pas sans rappeler Rohmer. Des combinaisons apparaîssent, à deux, trois ou quatre personnages, qui à chaque fois éclairent l’intrigue et la relancent. Ici, tous les acteurs agissent en osmose : Cary Grant donne un caractère presque inquiétant à son rôle de manipulateur ; James Stewart, encore tout jeune, est carrément délirant et lui vole la vedette. Jusqu’au tout dernier instant, on ne sait d’ailleurs pas lequel Tracy va épouser (il va de soi que George va se faire rouler dans la farine, puisqu’il se fait littéralement rouler dans la poussière dès le début).

Le tournant du film est ainsi dans les face-à-faces successifs entre Tracy et chacun des hommes présents : tous lui renvoient une image d’elle-même, tour à tour condescendante, femme sans coeur, déesse inatteignable et fille jalouse. Fortement blessée par ces attaques, elle passe une soirée hautement alcoolisée à flirter avec Connor – le lendemain, pour son mariage, elle est transformée, pleinement humaine. Le film balance ainsi entre la comédie shakespearienne et le marivaudage, entre la "sophisticated comedy" (comédie psychologique) et la "screwball comedy" (burlesque) – ce dernier aspect est présent dans les quelques scènes sans parole, dont la toute première, géniale résurgence du muet : Katharine Hepburn et Cary Grant jouent leur divorce en silence, se battant à coups de club de golf et de gnons bien écrasés. Sont aussi burlesques les rôles secondaires, de la petite sœur fouineuse à l’oncle lubrique, en passant par la mère qui perd progressivement contact avec la réalité.

Difficile, donc, de résister à ce joyau de la comédie américaine, pétillant comme une bulle de champagne. Le film relança la carrière d’Hepburn et reçut deux Oscars (meilleur acteur pour Stewart et du meilleur scénario) – c’est que Cukor y hisse très haut le genre, le rendant définitivement indémodable.

 

Titre original : The Philadelphia Story

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Durée : 115 mn


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